Les nouvelles règles du jeu dans le secteur pharmaceutique

Le secteur pharmaceutique traverse une période de fortes tensions, avec d’une part les entreprises qui réclament « un environnement réglementaire plus simple, plus rapide et plus intelligent », pour leur permettre de prospérer et d’être plus compétitives sur la scène mondiale, et d’autre part le gouvernement qui recherche des économies pour les finances publiques et envisage de nouvelles coupes budgétaires pour réduire les dépenses.

Pourtant, la France,  avec près de 33 milliards d’euros de dépenses remboursées en ville reste un poids lourd de l’industrie pharmaceutique. C’est  le 5ᵉ marché mondial, derrière les États-Unis, la Chine, le Japon et l’Allemagne et 2ᵉ marché européen avec un chiffre d’affaires en progression de  +3 %. Pour les acteurs industriels, cette croissance leur semble faible, comparée aux 9 % de croissance du marché pharmaceutique mondial. 

Les stratégies financières des firmes pharmaceutiques et la logique des équilibres budgétaires des pouvoirs publics s’exercent au détriment de l’intérêt général. Les patients, confrontés aux ruptures d’approvisionnement qui ont franchi la barre des 5000 en 2025, sont les principales victimes de ce système. Cette situation dégradée engendre des surcoûts financiers liés, en absence de traitements, à la dégradation de l’état de santé du patient pouvant conduire à son hospitalisation, ou au recours à des traitements de substitution parfois plus onéreux, accroissant encore les tensions du système de santé.

L’évolution de l’industrie pharmaceutique mondiale  

L’évolution de l’industrie pharmaceutique mondiale, de plus en plus dominée par les Etats-Unis et la Chine, bouscule les modèles économiques du médicament dans l’Union Européenne et en France. 

Une clause émise par l’administration américaine envisage l’alignement des prix sur le pays de l’OCDE pratiquant les prix les plus bas (France, Allemagne, Italie, Royaume-Uni…). Pour s’assurer la meilleure profitabilité, les entreprises ne lancent les nouveaux médicaments que dans les pays les plus offrants. La conséquence est un défaut d’accessibilité aux nouveaux médicaments : en France  seulement 63% sont disponibles (88% en Allemagne)[i].

De son côté la Chine a décidé de simplifier toutes les procédures de développement clinique pour raccourcir les délais de mises à disposition des nouveaux médicaments et accroitre sa compétitivité. Tous les ingrédients d’un développement low cost de médicaments, sans aucune garantie de réelle efficacité ou de sécurité.

Haro sur la Sécurité sociale

Les entreprises pharmaceutiques dénoncent les régulations trop sévères de l’administration française, une fiscalité trop élevée et des prix des médicaments les plus bas d’Europe. Elles accusent  le budget contraint de la Sécurité sociale (Ss) d’être un frein à leurs performances économiques. Dans une mise en concurrence des Etats, elles menacent, si de  meilleures conditions économiques ne leur sont pas accordées,  de délocaliser la production de certaines molécules, ou de renoncer à investir en France dans le développement de nouveaux traitements.

Comme si elles ne bénéficiaient pas de mesures compensatoires : 10 % du montant total du CIR en France soit 710 millions € en 2020, 50 millions € pour les relocalisations de production et plus de 300 millions €  pour développer des innovations dans le cadre de France 2030. 

Sans oublier que depuis 80 ans, la Ss est leur vache à lait, en solvabilisant la vente des médicaments en France. Qui  pourrait faire soigner son enfant atteint d’amyotrophie spinale (SMA) avec une double dose de Zolgensma facturée un million d’euros la dose, sans l’aide de la Ss ? Qui pourrait, sur le long terme, se procurer les traitements pour une maladie chronique, chiffrés en moyenne à 10 000 € par an, sans cette aide ?

La souveraineté sanitaire, un enjeu stratégique

Début 2026, une trentaine d’entreprises (Sanofi, Ipsen, Pierre Fabre,…,) ont dénoncé les politiques du médicament négociées dans le cadre des accords entre le syndicat des industries du médicament (Leem) et le CEPS (Comité économique des produits de santé)[ii] qui tentent de maintenir un équilibre entre les appétits financiers insatiables des acteurs privés et la soutenabilité financière de la Ss. 

Deux nouveaux syndicats professionnels sont créés, chacun ayant son propre modèle d’affaires : MedFrance regroupant des moyens laboratoires et industries de santé et Initiative Pharma représentant les fabricants de médicaments innovants. Les deux nouvelles entités veulent une régulation différenciée entre médicaments matures et produits innovants, tenant compte de la différence de leurs modèles économiques et de leurs contraintes industrielles. Et chaque entité voulant que soient reconnus leurs rôles stratégiques dans le système de soins et valorisés en conséquence, en particulier dans la fixation du prix des médicaments.  En ligne de mire, les accords précédemment négociés par le Leem, trop centrés sur l’innovation de rupture, qui ne valoriseraient pas suffisamment le fait d’avoir une implantation industrielle en France et cèderaient trop aux pressions des grands acteurs étrangers, chinois ou américains. 

Les industriels du médicament font de la souveraineté sanitaire un levier stratégique d’orientation des politiques publiques en leur faveur. La convergence de leurs exigences et de la pression internationale met les capacités financières de notre protection sociale en grande difficulté. 

Quel devenir pour notre système de santé ?

La question est : combien de temps notre protection sociale pourra résister ? Déjà il est proposé, puisque les caisses de la Ss sont vides, de prendre l’argent directement dans la poche des usagers en augmentant la franchise sur chaque boite de médicaments achetée. Son montant a doublé  en 2024, passant de 0.50 à 1 € et il est régulièrement question de encore la doubler. Le gain escompté est de l’ordre de 800 millions d’euros. Une autre tendance qui s’accélère est de baisser le remboursement de l’Assurance maladie sur les actes médicaux. Le gouvernement envisage de l’appliquer dès cet été sans préciser si cette baisse concernera les consultations, le transport sanitaire ou les médicaments, ou les trois. Autant de prémices d’une fragilisation des mécanismes solidaristes de notre système de santé. 

Le futur se dessine entre une absence de traitements, des traitements peu fiables ou accessibles uniquement aux hauts revenus. Sauf si les pouvoirs publics se décident enfin à forger des politiques de recherche et développement du médicament au service de la santé publique et cessent de se plier aux exigences d’acteurs privés dont les stratégies ne répondent pas aux besoins de santé de notre pays. C’est à la société civile de l’exiger.

Juillet 2026

Eliane Mandine


[i] https://www.umontpellier.fr/articles/medicaments-innovants-la-france-face-a-la-guerre-des-prix-lancee-par-trump

[ii] https://www.univadis.fr/viewarticle/m%C3%A9dicaments-leem-implose-2026a1000102

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