Entretien avec Louis Chauvelot : « réflexions critiques sur la survalorisation de la place de la médecine dans la société »
Louis Chauvelot (LC) est Médecin à l’hôpital public de Lyon, pneumologue et réanimateur, a fait un passage par la faculté de philosophie, et continue d’étudier la philosophie de la technique et de la science, d’où il tire ses réflexions critiques sur la survalorisation de la place de la médecine dans la société. De son point de vue, les apports actuels de la médecine sont survendus par les medias. Position qui lui a valu d’être invité à intervenir à une rencontre organisée par Technologos (association technocritique réfléchissant au rôle déterminant de la technique dans nos sociétés) le 6 décembre 2025 à Paris pour parler de « La santé comme alibi du progrès ».
Cet entretien a été réalisé avec le collectif Médicament Bien Commun le 11 Février 2026
Médicament bien commun (MBC) : Rencontrez-vous des difficultés, des contraintes, dans la prescription, ou l’accès aux médicaments. Lesquelles ? Est-ce que le prix élevé de certaines thérapeutiques en fait partie (à l’instar du Sovaldi, obligeant à sélectionner des patients pouvant bénéficier de ce traitement, trop onéreux pour être prescrit à tous les patients) ?
Quelles seraient les mesures prioritaires à prendre pour une plus grande efficacité et un usage facilité ?
LC : Je ne suis pas un spécialiste de la production des médicaments, mais je m’interroge sur la politique des prix des nouveaux médicaments associée à l’abandon des médicaments dits anciens, jugés insuffisamment rentables. La production est guidée uniquement par le profit, mis avant l’efficacité. En pratique, contrairement à ce que dit la publicité faite par les laboratoires et leurs relais médiatiques, la plupart des nouvelles drogues n’ont rien de révolutionnaire. Elles sont parfois inutiles, voire nocives. Par exemple, deux traitements récents et chers sont prescrits pour soigner la fibrose pulmonaire, sans de véritables preuves qu’ils servent à grand-chose. Pour se représenter ce que signifie l’efficacité thérapeutique, la trithérapie contre le VIH a constitué un apport majeur. Les innovations thérapeutiques récentes sont loin d’avoir apporté un tel changement, y compris en oncologie, et leurs effets secondaires sont souvent invisibilisés. Ceci est dû à la fois à un manque d’indépendance de la production scientifique et à un biais méthodologique structurel : les effets nocifs sont sous-estimés et l’effet recherché surestimé[1].
On constate toutefois des innovations réellement efficaces, menant parfois à la guérison, mais pour des maladies rares, qui concernent une population réduite. Par exemple, le traitement de l’hépatite C ou de la mucoviscidose sont utiles, mais vendus à des prix tellement exorbitants qu’ils sont insoutenables pour la Sécurité sociale, et oblige parfois à sélectionner les patients pouvant en bénéficier. Dans mon domaine, je n’ai pas été confronté à cette situation.
Il n’y a pas que le coût des médicaments qui est à dénoncer, mais aussi leur sur-prescription, avec souvent une offre pléthorique de molécules pour une même indication, qui ne fait pas sens avec le concept de médicaments essentiels pour soigner efficacement. La revue Prescrire alerte sur cette surabondance et rapporte, après analyse des rapports entre bénéfices et risques, que certains traitements sont plus dangereux qu’utiles.
Exemple : l’Oxycontin (analgésique opioïde), bien qu’approuvé par la FDA (Food and drug administration), serait à l’origine de plus de 600 000 morts par overdose depuis les débuts de sa commercialisation sur le marché américain, en 1996. Le risque connu de dépendance pouvant conduire à des intoxications et des décès n’empêche pas une progression de la prescription de l’oxycodone en France. La question de la qualité des thérapeutiques n’est pas nouvelle, comme on l’a vu avec l’affaire du Médiator, qui avait obtenu l’AMM (Autorisation de mise sur le marché) en 1973. Cependant la population en a rarement connaissance.
Cette situation résulte d’un abandon par les institutions publiques des stratégies de production pharmaceutique, laissées aux acteurs privés, qui agissent uniquement en fonction de leur intérêt économique.
MBC : Le collectif ( https://medicament-bien-commun.org/ ) a pour objectif de faire bénéficier le médicament d’un statut juridique particulier, celui de bien commun, reconnu dans le droit international, qui le rende non appropriable, de sorte qu’il puisse échapper aux échanges marchands ; de ce fait, être hors des lois du marché, du profit et de la concurrence.
Quelle appréciation portez-vous à une telle démarche ; avez-vous connaissance d’expériences de ce type ou démarches similaires ?
LC : Je trouve la démarche intéressante. Il est clair que les brevets sur le médicament sont un outil puissant dans la stratégie capitaliste des industries pharmaceutiques. Mais les institutions sont très bien verrouillées, rendant difficile de modifier le modèle économique. Probablement, l’Union européenne (UE) s’y opposerait, sans compter que la production est internationalisée. Les institutions préfèrent accompagner les industries pharmaceutiques (IP) dans leur exigence de croissance économique plutôt que mener une véritable politique de santé.
MBC : L’internationalisation concerne surtout les principes actifs. Il existe en Europe de nombreux laboratoires producteurs de médicaments. La recherche de rentabilité, il est vrai, a entraîné de nombreuses restructurations, faisant apparaître des secteurs plus en difficulté, avec un outil industriel ancien et classique, et d’autres, ceux des formes injectables et des biothérapies, plus en croissance. La filière industrielle connaît une grande mutation avec le désengagement des grands groupes au profit de sous-traitants, dont le modèle économique est différent de celui des Big Pharma. Il est difficile d’empêcher une firme de vendre une unité de production, même si cette dernière apparaît comme non compétitive et vouée à terme à disparaître. Actuellement, plusieurs sites de production sont menacés de fermeture.
LC : Il n’y a pas que le profit qui est en cause dans les stratégies des IP. Les chercheurs aussi ont tendance à surestimer l’apport de leurs innovations, pour des raisons structurelles liées à la sociologie de la recherche.
MBC : Le biais d’orientation de la recherche vient essentiellement de ceux qui la financent, ne soutenant que les projets pouvant déboucher sur des résultats exploitables commercialement, obligeant les scientifiques à s’y cantonner, faute d’autres moyens. Actuellement ce sont des start-up qui développent les innovations, et, parfois, n’hésitent pas à bluffer sur l’importance de leur découverte pour obtenir des financements. Quand leur projet est suffisamment avancé, elles sont rachetées par les firmes à des prix faramineux, ce qui contribue à la surenchère des prix de molécules qui ne représentent pas forcément un vrai progrès. C’est pour toutes ces raisons que, dans la réappropriation sociale du médicament[2], nous avons pris soin d’inclure la recherche.
Les choix politiques des pouvoirs publics sont à prendre en compte. L’investissement public de la recherche fondamentale et appliquée est en recul depuis 3 décennies, laissant le soin aux entreprises privées de les financer et d’accaparer les résultats. C’est un choix politique.
Pour s’opposer au modèle économique en place, une proposition de loi visant à introduire la notion de bien commun dans la juridiction (pour laquelle notre collectif MBC a été auditionné) n’a même pas été examinée par le Parlement. Appliqué au médicament, le statut juridique de bien commun le protègerait des prédations mercantiles. Les parlementaires ont refusé même d’en débattre !
Serait-il possible de travailler avec les médecins, qui représentent un corps social de poids, pour changer les choses ?
LC : Les médecins ont des privilèges importants. Ils ont des salaires élevés, peuvent pratiquer le temps partiel tout en étant bien rémunérés, et ne connaissent pas le chômage – ils peuvent retrouver un emploi à tout moment –, même si leurs situations sont très hétérogènes: médecins en zones rurales ou dans les petits hôpitaux publics versus médecins spécialisés en zones urbaines ou travaillant dans les cliniques privées ou dans les grands CHU. Or, en général, les médecins ont tendance à défendre d’abord leurs privilèges. Ils pourraient constituer une force mais restent peu critiques du système actuel. Par exemple, ils n’intègrent pas le prix de leurs actes : ils prescrivent des traitements coûteux sans se soucier des effets sur la capacité à payer de la Sécurité sociale. Face à la maladie, ils sont parfois dans une obstination curative, prescrivant des traitements avec acharnement, dans un refus d’accepter l’impuissance, comme si la maladie ne pouvait pas être fatale à un moment donné, et sans conscience du coût réel pour le patient et pour la société. Pour que le système de santé soit pérenne, il faut avoir un regard critique sur ce que l’on fait. Il faut aussi changer le rapport au médecin et aux médicaments. La prescription n’est pas seulement technique mais aussi sociale.
Mais les médecins, en tant que corps social, défendent fermement leurs prérogatives. Ainsi, afin de garder leur monopole, ils se sont opposés au statut d’infirmiers de pratique avancée, institué pour assurer, pour des pathologies ciblées, le suivi médical d’un patient et réduire ainsi la charge de travail des médecins et donc faciliter l’accès aux soins.
Pour améliorer le système, il faut une remise en cause radicale de nos institutions (propriété du médicament, monopole et privilèges des médecins dont la liberté d’installation, rapport à la maladie et à la mort, etc.).
MBC : Qu’en est-il dans les formations médicales ? Est-ce que l’art médical est en train de devenir une technique ?
LC : La formation actuelle ne va pas dans le bon sens. La culture technicienne prend le pas sur l’aspect humain : l’écoute et la discussion régressent. Il y a une perte progressive de la capacité humaine à faire des diagnostics sans l’aide d’examens médicaux. Il faudrait revaloriser l’examen clinique et surtout replacer le patient au centre du soin, au lieu de paramètres techniques tels que les mesures biologiques ou scannographiques qui ont pris trop d’importance dans la pratique médicale.
MBC : Le projet Communs Pharmaceutiques, initié en 2021, repose sur la gestion collective de structures par les acteurs concernés, et coordonnées au sein d’un réseau, dans la logique des communs et de l’économie sociale et solidaire. Une charte, pour préciser les critères définissant la qualification des produits comme communs pharmaceutiques et les règles à suivre par les différents acteurs souhaitant intégrer ce réseau, est en cours de rédaction.
Ce travail sera présenté le 6 mai prochain à Saint-Denis. Vous êtes inscrit sur la liste des invités pour prendre connaissance du projet et pouvoir vous y impliquer si vous le souhaitez. La participation de professionnels de la santé est bienvenue.
[1] Voir Jacob Stegenga, Nihilisme médical.
[2] Manifeste : Pour une appropriation sociale du médicament ; sur notre site https://medicament-bien-commun.org
