Pour un vaccin anti-Covid-19 sans aluminium

Entretien avec Didier Lambert, Co-président de l’Association E3M

La rédaction : Plus de 120 vaccins contre le SRAS-CoV-2 sont en développement dans le monde. Le 24 mars, vous avez demandé au Directeur Général de la Santé et au Directeur Général de l’Agence du médicament (ANSM) d’agir pour que des adjuvants alternatifs à l’utilisation des sels d’aluminium, soient testés au cours de ces recherches, notamment le phosphate de calcium et la tyrosine microcristalline (voir l’appel public avec le soutien de 80 professionnels de santé). En quoi pouvez-vous affirmer qu’il y a risque de toxicité avec certains adjuvants ?

Didier Lambert : Le Pr Exley, spécialiste international de la toxicité de l’aluminium, déclarait en 2013 : « Nous sommes rentrés dans l’âge de l’aluminium, et cet aluminium est toxique ». De nombreux chercheurs travaillent dans ce domaine, et nous en avons réunis quelques-uns lors d’un colloque organisé au Palais du Luxembourg, en 2017, avec l’appui de Laurence Cohen, Sénatrice du Val de Marne. Leurs travaux l’indiquent clairement : l’aluminium est neurotoxique, il ne devrait pas pénétrer dans l’organisme humain, que ce soit du fait de l’environnement, de l’alimentation, ou de la vaccination.

Plusieurs équipes dans le monde travaillent sur les risques spécifiques induits par l’utilisation de sels d’aluminium comme adjuvants vaccinaux. Parmi celles-ci, l’équipe INSERM des Pr Gherardi et Authier et de la Dr Crépeaux, à l’hôpital Henri Mondor (Créteil, France), le Pr Shoenfeld (Israël), l’un des plus grands spécialistes internationaux des maladies auto-immunes, le Pr Exley (Grande-Bretagne), le Pr Lujan (Espagne), le Pr Shaw (Canada).

Les connaissances scientifiques accumulées par ces chercheurs sont désormais suffisantes pour que le Conseil d’État Français reconnaisse le lien entre l’aluminium vaccinal et notre pathologie, la myofasciite à macrophages (un syndrome de fatigue chronique sévère : 96% de nos adhérents sont en invalidité, dont les ¾ en invalidité totale). Cette reconnaissance fait l’objet d’une solide jurisprudence, avec 9 décisions favorables, le Conseil d’État fondant ses décisions sur la base d’indices graves, précis et concordants.

Pour autant, ce risque n’est toujours pas reconnu par les autorités de santé, qui attendent des preuves irréfutables pour agir, tout en refusant tout financement qui permettrait d’obtenir ces preuves. Cette attitude est profondément choquante, car l’État doit protéger sa population et réduire les risques inhérents à l’utilisation de tout produit de santé.

La rédaction : Pouvez-vous citer et référencer les études antérieures établissant les risques d’une exposition aux nanoparticules d’alumine, pour les différentes catégories de la population soumises aux vaccinations ?

Didier Lambert : Les publications sont nombreuses, il est possible de les retrouver sur notre site internet. Parmi les plus récentes : celle de l’équipe du Pr Gherardi présentant des preuves épidémiologiques, cliniques et expérimentales comme quoi la myofasciite à macrophages constitue un type majeur d’effet indésirable des vaccins contenant des adjuvants aluminiques particulaires peu dégradables (Gherardi 2019), celle du Pr Exley montrant les propriétés physico-chimiques des adjuvants aluminiques et la relation entre ces propriétés et l’internalisation et la cytotoxicité de cet adjuvant (Exley 2018), celle du Pr Lujan qui a mené la première étude scientifique démontrant des changements de comportement chez le mouton après inoculation répétée de vaccins commerciaux contenant de l’hydroxyde d’aluminium (Lujan 2020).

Pour aller plus loin, je conseille de regarder le documentaire que nous avons co-produit, ainsi que cette excellente vidéo réalisée par une maman concernée par la vaccination. Elle synthétise l’état des connaissances sur les risques liés à l’aluminium vaccinal, de manière très pédagogique.

La rédaction : En quoi des travaux antérieurs ont-ils démontré que le phosphate de calcium nanoparticulaire est un adjuvant sûr et efficace ?

Didier Lambert :  Dans les années 1970, l’Institut Pasteur s’est inquiété de la toxicité de l’aluminium. Il a alors décidé de développer des vaccins avec un autre adjuvant : le phosphate de calcium, composant naturel de l’organisme. Le Pr Relyveld a été chargé de cette tâche, et tous les vaccins commercialisés par l’Institut Pasteur, dans le monde entier, ont été adsorbés sur phosphate de calcium. Avec la Mutuelle Familiale, nous avons cofinancé une Review (Masson, 2017) pour nous assurer de l’efficacité et de l’innocuité de cet adjuvant. L’étude de la littérature a confirmé ces deux points essentiels. Depuis cette date, nous demandons aux autorités de santé de mener les recherches pour « mettre à jour » cet adjuvant vis-à-vis notamment des nouveaux vaccins. Mais les autorités de santé ne bougent pas…

Très récemment, des travaux ont été publiés montrant que la forme nanoparticulaire du phosphate de calcium (CaP NP) pouvait être un excellent adjuvant. Comme nous l’indiquons dans notre bulletin scientifique de juin 2020 (sous presse), le phosphate de calcium nanoparticulaire vient même d’être appelé « adjuvant biodégradable » par une équipe allemande, une équipe nord-américaine le considérant comme « plus efficace que l’aluminium, il pourrait fournir une protection complète contre l’infection contre le virus H5N1 ». Ce CaP NP pourrait être une vraie alternative aux sels d’aluminium.  Mais ces résultats nécessitent d’être approfondis au regard des découvertes les plus récentes sur les risques liés à l’injection de nanoparticules.

La rédaction : Votre crainte s’exprime que les pouvoirs publics en France ne s’engagent pas à stimuler la recherche dans ce sens. Il y a pourtant une opportunité mondiale de tester toutes les voies.

Didier Lambert : Oui, et notre crainte a quelques raisons d’être ! Il a fallu une grève de la faim en novembre et décembre 2012 pour que le gouvernement accepte de respecter sa parole en apportant le premier financement public aux travaux menés par l’équipe des Pr Gherardi et Authier. 150 000 €, cela représente une petite somme pour la recherche, mais c’est un premier pas. Les résultats, publiés en 2017, ont été jugés très prometteurs par l’Agence du Médicament (ANSM). Mais il aura fallu l’injonction du Conseil d’État en mai 2019 pour que l’ANR (Agence Nationale pour la Recherche) accorde 400 000 € à cette même équipe afin que soit approfondie la recherche, notamment sous l’angle génétique : les malades auraient une spécificité à moins bien éliminer les produits toxiques tels que l’aluminium. Ce financement a été versé fin 2019, la recherche doit durer 4 ans.

Doit-on attendre 2024 pour que des décisions soient prises ? A quoi sert le principe de précaution, inscrit dans la Constitution Française, si on ne l’applique pas ? Comme le dit Stéphane Foucart, journaliste au Monde, dans notre documentaire : « Pour obtenir une preuve scientifique, bien souvent il faut attendre de compter les morts et les malades ».

Aussi, profitant de l’effervescence autour d’un possible vaccin contre le covid-19 (plus de 120 vaccins sont en cours de développement), et constatant que de nombreux pays utilisent l’argent public pour tenter d’obtenir des vaccins le plus rapidement possible, nous avons lancé un appel pour que les gouvernements imposent aux entreprises de tester des adjuvants dont on connait l’efficacité et l’innocuité, à savoir le phosphate de calcium et la tyrosine microcristalline, qui sont d’ailleurs déjà utilisés en immunothérapie (traitements contre les allergies) au même titre que l’aluminium.

 

 

 

 

“Le monde d’après”…agir maintenant !

Danielle Sanchez *

Certains politologues contestent que l’on puisse penser « le monde d’après » et invitent à être exclusivement « dans la vie avec » … Or pour sortir du désastre sanitaire, économique et social, il faut non seulement penser mais aussi agir maintenant pour changer les logiques qui nous ont conduits à cette situation. Qui a pu freiner la catastrophe la plus totale et sous quelles conditions ? La mobilisation des soignants d’un système de santé publique dont l’hôpital est le cœur, les compétences de la recherche, en particulier de la recherche publique, bien que prise au dépourvu par des années de diète budgétaire, la prise en charge par la Sécurité Sociale (700 000 tests de dépistage vont être pris en charge à 100%), la mise au rencart temporairement, c’est à craindre, de tous les critères des politiques d’austérité (dont le sacro-saint seuil du déficit public à 3% du PIB).

Les coupes budgétaires des gouvernements successifs, depuis 10 ans, ont dépouillé l’hôpital public de près de 12 milliards d’euros, donc des moyens pour faire face à l’épidémie. L’ONDAM[1] créé en 1996 par le gouvernement Juppé, indicateur fixé chaque année par la loi de Financement de la Sécurité Sociale (LFSS), et la régulation du financement des hôpitaux par la tarification à l’activité T2A, ont transformé l’hôpital en entreprise de soins, devant répondre aux critères de la rentabilité. Il faudra bien faire le bilan de ces décisions politiques désastreuses. Il faut aussi savoir reconnaître que si nous en sommes là, c’est parce que notre vigilance et notre mobilisation citoyenne, malgré les appels réitérés des soignants, a baissé la garde ! Raison de plus pour mieux réfléchir… Ne pas reprendre les mêmes orientations, une fois la crise sanitaire passée, n’est pas certain (1) Hôpital public: la note explosive de la Caisse des dépôts [2]. Il n’y a pas de fatalité dans l’impossibilité d’inverser ces orientations.

Pour la reprise économique, gouvernants et directions des entreprises ne veulent pas, au fond, de salariés-citoyens qui, même dans une situation anxiogène, questionnent le sens de leur travail, les objectifs et les conditions de réalisation de leurs activités, au regard de leur santé et de celle de la collectivité, des besoins réels et de la préservation des ressources naturelles. Méfions-nous de l’arrière-pensée du Président dans cette formule : « quoi qu’il en coûte ». On gèle le système économique, en se gardant de profiter de cette suspension pour le modifier. Une fois « décongelée », l’économie marchande redonnera le pire d’elle-même : productivisme et consumérisme, pour rétablir la rentabilité du capital. Comme le souligne Jean-Marie Harribey [3]: « la dynamique du capitalisme est contradictoire avec une responsabilité sociale et écologique ».

Pour quelle croissance ?

Pour mieux museler la réflexion, la parole médiatique et gouvernementale accentue le poids de la dette, que les français devront rembourser par leur travail ! « La France va sortir de ce choc avec une dette publique accrue d’au moins 15 points du PIB », prévient le gouverneur de la banque de France. La croissance a reculé de 5,8% au 1ertrimestre 2020. Ceci est un fait non contestable mais de quelle croissance s’agit-il ? Plus inquiétant est l’avenir des 11 millions de salariés actuellement en chômage partiel, de la hausse fulgurante du chômage dès mars (+177 500 selon la Dares. La dernière fois que l’on avait enregistré une telle hausse était en Avril 2009 : +86 300). Selon le BIT (Bureau international du travail), la réduction des heures travaillées dans le monde (-6,7% au 2ième trimestre 2020) représente une perte équivalant à 195 millions d’emplois à temps plein (2). Dans ce contexte, comment peuvent-ils marteler cette absurdité « Il faudra travailler plus, en augmentant le temps de travail ! » Nous renvoyons au débat économique relatif à la dette (3). Mais notons que même Alain Minc[4] défend désormais l’idée d’une « dette à perpétuité », que l’État ne rembourserait finalement jamais.

Nous serions dans une situation équivalente à celle du lendemain de la Libération en 1945. La comparaison n’est pas mauvaise, car c’est effectivement dans un pays ruiné qu’a été conçu le système de protection sociale le plus révolutionnaire du 20ième siècle. Celui que les américains nous envient, et qu’ils n’ont pas encore réussi à imposer (« Les États Unis, les sacrifiés de la santé » documentaire de Marie Agnès Suquet et Gary Grabli). Le système de santé de cette 1ièrepuissance mondiale coûte l’équivalent du PIB de la France. Mais le niveau d’espérance de vie en bonne santé est le plus mauvais des pays développés. Donc revenir à l’esprit qui a présidé à la création de la Sécurité sociale ne relève pas de la nostalgie du passé mais d’une visée d’avenir.

Changer de paradigme

Santé et économie peuvent ne pas s’opposer. Cela implique de changer radicalement de paradigme. Or il est des comparaisons auxquelles il ne faut pas négliger de s’attarder. Le gouvernement décide de débloquer 100 milliards d’aides publiques et fait jouer tous les dispositifs de solidarité sociale, qu’il a lui-même attaqués par ses réformes récentes. Puisqu’il est question de prioriser la santé et d’accélérer les recherches pour les traitements et les vaccins, il faut mettre en rapport ce chiffre (et celui de la dette) avec les bénéfices des laboratoires pharmaceutiques. L’Observatoire des multinationales.org fournit les éléments dans ses dossiers sur les Big pharma. « Les fabricants de médicaments figurent désormais parmi les plus grosses multinationales au monde, aux côtés des firmes pétrolières ou automobiles. Elles sont aussi les plus lucratives pour les marchés financiers …. Entre 1999 et 2017, les 11 plus gros laboratoires ont engrangé 1019 Milliards d’euros de bénéfices. De quoi investir massivement pour trouver des remèdes aux maladies qui sévissent partout dans le monde ? Non. Ils en ont directement redistribué 925 milliards à leurs actionnaires sous forme de dividendes et de rachats d’actions, soit 90,8%. »

Plus proche de nous, l’exemple de Sanofi France, dont le PDG vient de confirmer le versement de 4 milliards de dividendes à ses actionnaires, un record depuis la création du groupe, sur un exercice 2019 en hausse de 9,8%. Les résultats du 1er trimestre 2020 ont été dopés par les ventes de Doliprane et d’antibiotiques, faisant grimper le chiffre d’affaires de 8,9 milliards d’euros, en hausse de 6,9%. Ce qui fait dire à Thierry Bodin[5] qu’un renversement de philosophie s’impose : « Sanofi devrait s’engager à ne pas réaliser de bénéfices sur cette crise et mettre en accès libre les brevets pour trouver un traitement. Cette crise sanitaire repose plus que jamais la question de l’appropriation sociale des industries pharmaceutiques ». D’autant que le secteur pharmaceutique a sa propre « garantie publique » : la prise en charge des dépenses de santé par l’assurance maladie et le financement public de la recherche. C’est en grande partie grâce à cette garantie publique que ces laboratoires sont devenus ce qu’ils sont.

Les labos pharmaceutiques se préoccupent-ils de leur utilité sociale ?

Ruptures d’approvisionnement de médicaments essentiels, des pans entiers de recherche de santé publique délaissés, des prix exorbitants pour les médicaments dits « innovants », des restructurations en continu avec des milliers de suppressions d’emplois dans les équipes de recherche-développement comme chez Sanofi. A l’évidence, non. Si, comme citoyens, nous nous rassemblons pour dire : « Plus jamais ça, nous ne voulons pas revenir au monde d’avant ! », alors donnons à ce mot d’ordre les objectifs concrets qui imposent les obligations de responsabilité sociale. Peut-on continuer de penser de manière fataliste : « C’est une société capitaliste, un système capitaliste, des règles capitalistes ! ». Les brevets sur les médicaments, propriété intellectuelle et monopole de commercialisation, sont justifiés selon cette logique, comme un échange « donnant-donnant » avec la société, parce que ces labos prétendent avoir pris en charge la recherche et le développement.

La crise sanitaire remet au premier plan la priorité qui doit être accordée aux moyens d’existence : santé, alimentation, logement, environnement, culture. L’ampleur du recours indispensable à l’argent public offre une occasion unique : conditionner les soutiens et les investissements à leur compatibilité avec la transition écologique et une politique de santé publique souveraine. Empêcher que la logique interne au capitalisme reprenne le dessus. Plusieurs voix se sont exprimées en ce sens (4)(5)(6).  La conscience citoyenne s’est aiguisée et peut être plus agissante. Pour Frédéric Pierru et le Pr André Grimaldi (7), revenir à l’esprit qui présida à la création de la Sécurité sociale, c’est défendre « une orientation traitant la santé comme « un commun » échappant à la logique du profit, et ne devant être ni étatisé ni privatisé, … revenir à l’esprit des « jours heureux » qui présida à la création de la Sécurité sociale et à la grande réforme hospitalière de 1958, celle qui fit entrer l’hôpital dans la modernité biomédicale avec la création des centres hospitaliers universitaires (CHU) où s’articulent soin, recherche et formation ».

La revendication des communs

La revendication des « communs » se développe face au renforcement de la propriété intellectuelle (PI), par les accords de libre-échange ADPIC à la création de l’OMC en 1994, consacrant l’exclusivité de monopole des brevets et leur légitimation mondiale. La justification n’est pas celle de préserver l’innovation et son concepteur. Le brevet est un outil de concurrence et de réservation des marchés. Pour les médicaments, les décennies précédentes ont largement démontré que les brevets se multiplient au détriment du droit universel à la santé. La pandémie Covid_19 met dramatiquement à nu le danger de laisser le contrôle des ressources stratégiques, comme « la connaissance » aux seules entreprises, qui s’en servent pour se livrer une concurrence destructrice. Nous devons nous insurger contre le gâchis qui se profile dans les recherches de traitements et vaccins (8). Les signataires du Manifeste pour une appropriation sociale du médicament (9) postulent que le médicament doit être un bien commun, comme principe d’une santé publique et environnementale à l’échelle planétaire. Ce manifeste revendique la suppression de la notion de propriété privée donc du monopole des droits de PI sur les médicaments attribués par les brevets d’invention.

Il ne s’agit pas seulement d’affirmer la valeur universelle d’un droit d’accès à la santé, en restant sur des principes moraux. En ce sens, postuler que le médicament devienne un « bien commun », rejoint la définition du « commun » qui structure l’essai de Pierre Dardot et Christian Laval [6] (10). Le commun est un principe et une construction politique, qui ne contournent pas les enjeux de propriété et de pouvoirs… « Dire que le commun, comme son étymologie l’indique, est d’emblée politique signifie qu’il oblige à concevoir une nouvelle institution des pouvoirs dans la société…Il donne à entendre qu’il n’est de monde humain souhaitable que celui qui est fondé explicitement et consciemment sur l’agir commun, source des droits et des obligations… ». Une des premières conditions est celle de dépasser la visée réductrice de l’entreprise néolibérale qui fait de la concurrence une cause à laquelle le salarié doit s’identifier. On ne peut « démarchandiser » le médicament si le travail qui le conçoit et le produit est aliéné à cet objectif. Le travail ne trouve sa véritable créativité et son efficacité qu’au travers du rapport collectif qui lui donne sens.

Libérer le travail

Le combat contre la pandémie Covid-19 a remis au-devant de la scène l’utilité sociale, même vitale, des métiers de la santé et de la recherche. Les hospitaliers ont pris les rênes. Dans leur coactivité et la coopération de toutes les catégories et fonctions, elles, ils, ont mis en place une auto-organisation en faisant sauter les contraintes bureaucratiques. Depuis de nombreuses années, les salariés de Sanofi, également d’autres entreprises de la filière pharmaceutique ou sous-traitants, défendent dans leurs luttes, l’intérêt général de la santé pour tous (11). Tout ce qui contribue à dégager le travail des contraintes aliénantes qui le réduisent à un moyen d’accumulation du capital, va dans le sens du commun.   Dans ce combat, nous contestons que les « titres des sociétés » détenus par les actionnaires soient assimilés à l’entreprise. Entreprise qui, en droit, n’existe pas, le droit ne reconnaissant que la société de capitaux. Il faudrait donner à l’entreprise l’existence institutionnelle de communauté de travail, qu’elle est dans les faits sans être reconnue comme telle.

Si la logique du « commun » vise à s’extraire de la domination privée capitalistique, elle n’est pas pour être confisquée par l’État. Que ce soit le scandale du non renouvellement des stocks de masques ou de la pénurie endémique de médicaments, de la délocalisation des productions de principes actifs à l’étranger (la France est dépendante à 80%), les chaînes de décisions et de pouvoirs échappent à la société. L’État est devenu captif du pouvoir des Big Pharma. Il est urgent de dégager la santé publique de l’autocratie de ces géants de la finance. L’exigence de transparence est forte dans la société. Gare au gouvernement qui prendra la responsabilité de ne pas engager la France dans la reconquête de son indépendance sanitaire.

Et Sanofi ? 

Sanofi (70 usines dans le monde, 40 en Europe, 18 sites en France) a une grande responsabilité dans cette situation. Son représentant en France se permet de déclarer [7]: « Les délocalisations sont une recette d’hier. La santé relève de la souveraineté nationale. Produire en France et en Europe est un atout majeur », certain que Sanofi, au profit de la pandémie, va pouvoir redorer son blason. L’idée qu’il soumet aux pouvoirs publics est de faire du lieu de production d’un médicament, un critère d’appréciation pour son prix de vente, la prime allant évidemment au « made in France » ou « made in Europe ». Et ajoute-t-il : « Bien sûr qu’il faut donner un bonus aux acteurs qui jouent la carte nationale. S’il n’y a pas de carotte, cela ne marchera pas. C’est comme ça. Et de plus en plus de personnes le comprennent désormais, depuis l’arrivée de ce fichu virus. » Indécence de la part du groupe qui a boosté ses ventes de Doliprane et de Paracétamol avec le Covid-19.  Inacceptable chantage !

Regagner l’indépendance sanitaire, avoir une vraie politique de santé publique, dépendent plus de la mobilisation de la société que des actes attendus du gouvernement Macron-Philippe. Avancer vers le « médicament bien commun », vers une appropriation sociale de cette chaîne de la recherche à la production et à la distribution, ne peut se décréter d’en haut. C’est un processus de mobilisation des forces diverses de la société, sur tous les domaines concernés. De ce point de vue, les exemples de FAMAR et LUXFER sont instructifs. Les Salariés de FAMAR Lyon (entreprise sous-traitante des grands labos), présentent une alternative industrielle à la fermeture du site pour répondre à l’urgence sanitaire. Ils exigent la nationalisation. Le portefeuille de cette société compte, parmi sa soixantaine de produits, 12 médicaments d’intérêt thérapeutique majeur (MITM) qui sont indispensables à des milliers de patients, dont ceux commercialisés par SANOFI. LUXFER[8], c’est la nationalisation que le gouvernement ne veut pas (13) alors que ses salariés sont en grève depuis 22 mois, avec occupation (avant confinement), pour éviter le déménagement du matériel de production. Face au refus gouvernemental, les salariés montent leur propre projet de reprise en Scop. On ne peut laisser seuls les salariés sur cette affaire. Les citoyens doivent s’en mêler.

Pas de nationalisation sans démocratie sociale

Bien sûr les conditions concrètes de ces nationalisations restent à définir, pour ne pas reproduire les expériences précaires de 1981 et 2008, dont le défaut essentiel est l’absence de démocratie sociale, c’est-à-dire l’absence de participation directe des salariés et des citoyens, dans la décision et la gestion de ce qui est « mis en commun ». La négation de l’agir commun est le principal verrou à faire sauter du capitalisme comme système de domination de l’argent sur l’agir 5. C’est la notion même de marché qui est affectée : il s’agit de transformer le marché des biens et des services pour l’émanciper de la domination financière, en associant souverainement les producteurs, les consommateurs, les usagers-patients, les collectivités territoriales. Il s’agit aussi de dépasser les contradictions de l’État social, dont la redistribution s’essouffle ou est détournée par les politiques d’austérité budgétaire. La démocratie sociale se construit aussi à partir des territoires. Pour associer véritablement les principaux intéressés, patients, professionnels de santé, élus, au plus près des besoins de la population, le processus de décisions doit se structurer du bas vers le haut et non l’inverse.

Une telle ambition est impossible sans le retour au principe fondateur de la Sécurité sociale : remboursement à 100% des médicaments et des soins, démocratisation de sa gouvernance pour rendre aux assurés ce qui leur appartient. Sécurité sociale qui a perdu son indépendance vis-à-vis de l’exécutif gouvernemental (13) et est en grand danger financièrement du fait des exonérations de cotisations patronales ! L’étatisation de la Sécurité sociale et les politiques de rigueur budgétaire ont favorisé une hyper centralisation, dont le danger de bureaucratisation s’est clairement dévoilé dans cette crise. Ceci est un grand sujet en soi dans sa dimension mondiale. Le 21ième siècle est inauguré par la résurgence des épidémies, dont les causes environnementales sont affirmées. Le devenir humain ne pouvant être que collectif, ce siècle devrait s’illustrer par des avancées révolutionnaires en matière de protection sociale[9]. Pourquoi ne pas réfléchir à un concept de Sécurité sociale mondialisée à vocation universelle ? La protection sociale ne peut pas être réservée aux seuls pays développés. L’humanité ne pourra pas faire reculer les risques majeurs de mortalité, en laissant des continents entiers dépourvus de prévention et de soins pour tous. Bien sûr, c’est un combat contre l’obscurantisme quand on voit le désastre de la gestion de l’épidémie au Brésil.

Et les brevets ? 

Pour les médicaments et les brevets, dans quelle mesure le principe du commun peut-il devenir un axe du droit à l’échelle mondiale, qui s’impose aux États et aux institutions internationales ? Nous vivons une époque de paralysie de l’ONU, d’attaques contre l’OMS, de toute puissance du FMI et de l’OMC. La logique des marchés s’est imposée sur celle des droits fondamentaux. Pourtant des combats ont été gagnés, notamment contre la pandémie du Sida. De nombreux mouvements altermondialistes interviennent, dont récemment le Réseau européen contre la Privatisation et la Commercialisation de la Santé et de la Protection Sociale ou le People’s Health Movement. L’action altermondialiste est en difficulté, si elle se limite à faire valoir les droits fondamentaux d’accès aux biens considérés comme vitaux, sans envisager la transformation du système politique à l’échelle mondiale, pour faire sauter les verrous qui bloquent cette égalité d’accès. Le Manifeste (9) propose de refonder la législation internationale en matière de propriété intellectuelle et industrielle appliquée aux médicaments, sur la base de la primauté de la santé publique.

La situation dramatique que vivent les peuples face à la pandémie, oblige à être à la hauteur des enjeux. Cet objectif essentiel du « médicament bien commun », pour extraire la santé de la logique d’appropriation des multinationales, a été trop longtemps sous-estimé.

[1] ONDAM : Objectif national des dépenses d’assurance maladie

[2] Chargé de recherche au CNRS, rattaché au Centre de recherche médecine, sciences, santé, santé mentale, société (CERMES3), le sociologue Pierre-André Juven fait ce constat très sévère : « Ce document est le révélateur très net des orientations actuelles en matière de réformes de la santé: nécessité de faire plus de place au privé; croyance forte dans l’innovation numérique comme solution au double enjeu de la qualité des soins et de la contrainte financière; responsabilisation et individualisation face au risque. Les quatre points généraux du document ne sont qu’un coup de tampon aux stratégies édictées depuis plusieurs années. Loin de remettre en cause les orientations délétères des réformes conduites depuis plus de vingt ans, ils conduisent à accélérer la casse de l’hôpital public. Ce document n’est pas seulement la marque d’une volonté d’étendre l’emprise du privé au sein de l’hôpital public, il traduit la conception technophile, néolibérale et paternaliste qu’une grande partie des acteurs administratifs et des responsables politiques ont de la santé. »

[3] JM Harribey, Entretien pour L’Humanité du 24 avril 2020

[4] « Alain Minc : pour une dette publique à perpétuité ! », Les Échos, 16 avril 2020.

[5] Administrateur CGT, Humanité du 29 Avril 2020 « Record de dividendes chez Sanofi »

[6] Pierre Dardot, Christian Laval : Commun, essai sur la révolution au XXIe siècle, La découverte, 2015

[7] Recherche médicaments désespérément, Le Monde du 04/05/2020

[8] LUXFER, seule usine à fabriquer des bouteilles d’oxygène en aluminium, des produits à haute valeur ajoutée capables de supporter des gaz à très haute pression ; bouteilles indispensables aux pompiers, secours d’urgence, hospitalisations à domicile. Le gouvernement est prêt à des « nationalisations temporaires » mais en parlant des grands groupes de l’aéronautique et de l’automobile, en aucun cas pour Luxfer, pour sauver ces groupes comme cela a été le cas pour les banques en 2008. Alors qu’une expertise a démontré que l’entreprise française dégage des marges supérieures aux sites américain et britannique du groupe.

[9] Site OIT /BIT (Bureau international du travail)

Seulement 27 pour cent de la population mondiale bénéficie d’une couverture sociale correcte et plus de 50 pour cent n’en a aucune. L’OIT s’est donné pour mission d’aider les pays à garantir la couverture de tous les groupes sociaux. La sécurité sociale comprend l’accès aux soins médicaux et la garantie de revenu, en particulier pour les personnes âgées et en cas de chômage, de maladie, d’invalidité, d’accident du travail, de maternité ou de disparition du soutien de famille.

Lancée en 2003, la Campagne mondiale sur la sécurité sociale et la couverture pour tous poursuit les efforts déjà entrepris dans plus de trente pays. Elle a notamment permis de mener des projets visant à aider les pays à étendre leur couverture au niveau national et à consolider les régimes de sécurité sociale de type communautaire.

(*) Ingénieure en retraite,  membre du collectif d’animation du Manifeste pour une appropriation sociale du médicament

Sanofi, la face cachée

Thierry Bodin, Bernard Dubois, Danielle Montel (*)

Sanofi est un grand de l’industrie pharmaceutique mondiale. À l’heure où la crise sanitaire met en lumière les enjeux du système de santé, dont un des maillons forts est celui des médicaments et des vaccins, la direction de Sanofi est sous les projecteurs.
Hier elle annonçait verser aux hôpitaux 100 millions d’euros pour les aider à affronter le COVID-19. Aujourd’hui son PDG est à la une de l’actualité pour son annonce tonitruante que dès lors qu’un éventuel vaccin contre le virus serait mis au point par Sanofi, il sera prioritairement mis à disposition des États-Unis, en reconnaissance du soutien financier apporté par ce pays à la recherche de l’entreprise.
D’où un peu de bruit pour des questions de grande importance ! Et aussi invitation à s’intéresser à Sanofi, moins à ses coups d’éclat qu’aux stratégies de sa direction, sur les plans, financier et de santé, et aussi à l’égard des personnels.

Sanofi est le premier laboratoire français et le second européen, avec plus de 100 000 salariés dans le monde dont 23 000 en France (CDI, CDD) travaillant sur une trentaine de sites en France. Son chiffre d’affaires dépasse les 36 milliards d’euros et le résultat net des activités plus de 7,5 milliards d’euros.

Sanofi est un membre actif du LEEM (les entreprises du médicament) et du MEDEF par la Fédération Française des industries de santé (FEFIS : dispositifs médicaux, négoce dentaire, répartition pharmaceutique, optique, industrie chimique organique de synthèse et biochimie…) et des fédérations professionnelles européennes. Tous les organismes patronaux auxquels les Big pharma adhèrent sont de grands lobbyistes auprès des gouvernements, des parlements, des élus locaux, des hôpitaux…

Les décisions d’un groupe, d’une entreprise ont des conséquences pour l’ensemble d’une ville, d’une région, d’un pays, pour le monde. Dans les démocraties libérales, le lien de subordination ferme l’accès à tout débat démocratique aux bornes de l’entreprise. Les quelques initiatives d’ouverture de droits à des lanceurs d’alerte ne font qu’illustrer l’énergie, le courage et la souffrance endurés par ceux qui n’ont pas pu se résigner à l’obscurantisme du néolibéralisme.

Aujourd’hui, cette partition entre l’entreprise et le reste du monde n’est plus audible, tant en matière sociale, économique, environnementale que de santé publique. L’action politique démocratique ne peut s’affranchir de la connaissance du monde de l’entreprise.

Militants syndicalistes à la CGT, il nous semble utile de partager notre expérience, en cette période de catastrophe sanitaire, et de mettre au grand jour l’impact de décennies de choix politiques de rigueur et de stratégies industrielles purement financières des grands laboratoires pharmaceutiques privés, sociétés du CAC 40.

Le syndicat CGT et ses syndiqués dans Sanofi interviennent dans le domaine de la santé, bien commun de tous. Ils sont organisés sur chaque site de façon à construire les réponses aux besoins des salariés citoyens et à agir.

Le profit ou la santé ?

Comme les grands laboratoires pharmaceutiques et autres entreprises cotées en Bourse, la direction de Sanofi a pour stratégie de viser le profit maximum à court terme. D’où un leitmotiv : satisfaire les actionnaires !

Tout est construit, ordonné pour faire remonter du « cash » : gestion de la trésorerie, examen des taux de change, « optimisation fiscale », gestion des stocks, de l’emploi, des salaires, focalisation sur les maladies les plus rentables… Et, pour chaque activité, des objectifs d’économie sont fixés.

Sanofi, tout comme ses confrères du CAC 40, est en perpétuelle restructuration. Les conséquences en sont des suppressions d’activités et d’expertises, des fusions, des fermetures, des diminutions d’emplois.

De Jean-François Dehecq, son emblématique PDG, qui fut chargé entre 1982 et 1988 de diversifier les activités lucratives d’Elf Aquitaine en créant de toutes pièces un groupe pharmaceutique à coups de fusions/acquisitions (plus de 300) et en rassemblant des cautions politiques de tous horizons, à Paul Hudson, l’actuel PDG, les dirigeants successifs se sont tous engagés à servir les actionnaires au détriment des savoir-faire, de la recherche, de la distribution de principes actifs et de spécialités pharmaceutiques utiles.

Si la direction de Sanofi se glorifie d’avoir versé aux hôpitaux 100 millions d’euros pour faire face à la crise du COVID-19, elle fait moins de publicité à une autre réalité : le 28 avril 2020, l’assemblée des actionnaires de Sanofi a voté le versement d’un dividende de 3,15 euros par action (+ 2,6%), soit 3,95 milliards d’euros. C’est la 26e année consécutive de croissance du dividende.

Les deux premiers actionnaires sont L’Oréal et le Fonds de pension vautour Blackrock. La seule famille Bettencourt a touché 120 millions d’euros de dividende, et Blackrock plus de 200 millions d’euros.

Cette course effrénée à la satisfaction des actionnaires s’est traduite par une hausse continue du dividende (annexe 1) ainsi que des rachats/annulations d’actions (annexe 2). De surcroît elle a été soutenue par des aides publiques, celles-ci sans retour attendu (ni même demandé). Ainsi, de 2008 à 2020, Sanofi a bénéficié annuellement de 115 à 150 millions de crédit d’impôt, dont principalement le crédit d’impôt recherche (source : cabinet d’expertise Syndex). Cela sans aucun engagement ni aucun contrôle de l’utilisation de ces fonds.

Dans le même temps ont été provoquées des casses industrielles désastreuses (annexe 3), lesquelles ont gravement impacté la recherche interne et la recherche publique. Cette gestion capitaliste de Sanofi s’est traduite par de multiples restructurations, dans le monde et en France, des arrêts d’activités essentielles et par près de 5 000 suppressions d’emplois en 12 ans en France (Annexe 4).

Cette stratégie, malgré les alertes de la communauté médicale et scientifique, a conduit à l’abandon de la recherche sur des axes thérapeutiques majeurs dont les médicaments anti-infectieux (antibiotiques, antiviraux, antifongiques). Ceux-ci étant jugés insuffisamment rentables par Sanofi, mais également par la quasi totalité des entreprises pharmaceutiques.

La CGT Sanofi n’a eu de cesse, arguments à l’appui, d’insister sur le nécessaire maintien de ces axes thérapeutiques essentiels en termes de santé publique. Alors que la réouverture d’un axe anti-infectieux sur Toulouse avait été obtenue en 2010, les plans d’économie visant à fermer des sites de recherche ont conduit au gâchis de son transfert à Lyon en 2015, puis à un désengagement total en 2018

Aujourd’hui, à la lumière de la pandémie de COVID-19, chacun peut constater les désastreuses conséquences, aux plans sanitaire, économique et social, de l’absence de traitements et de vaccins. Du coup, poussés par l’urgence sanitaire et la colère des peuples, et surtout attirés par de possibles profits, les laboratoires lancent des dizaines d’études cliniques, parfois avec des médicaments vieux de plus de 40 ans. Mais un an plus tôt, aucun traitement ni vaccin n’était à l’étude concernant les virus à ARN.

Terrible démonstration de l’échec de la gestion capitaliste des industries pharmaceutiques, pour lesquelles seul compte le niveau de rentabilité ! Et aussi des politiques de laisser-faire des gouvernements et de l’OMS.

Et les salariés ?

Cette entreprise se doit de répondre aux critères financiers des agences de notation (Moody’s, Standard and Poor’s…). Pour faire simple : une bonne note et c’est l’accès aux meilleurs taux d’intérêt, et un plus pour le cours de l’action.

Parmi les facteurs examinés par les financiers se trouvent les passifs sociaux, lesquels représentent les engagements pris en faveur des salariés : indemnités de licenciement, indemnités de fin de carrière, gratifications d’ancienneté, régimes de prévoyance et de soins de santé des retraités. L’objectif est de les diminuer, en remettant en cause des acquis gagnés de haute lutte et la solidarité intergénérationnelle (actifs-retraités). Cette destruction des solidarités représente une obsession des entreprises capitalistes.

La mobilité a été imposée, certains salariés ont subi trois mutations géographiques successives. Certains, excédés, ont dû quitter le groupe. La peur s’est installée. Des familles ont été détruites. Des régions ont été désertifiées du fait des restructurations.

L’intérim représente le modèle idéal, en ce qu’il permet de disposer d’une main-d’œuvre flexible, corvéable, qui ne peut pas se permettre de faire grève, ce qui réduit de facto le rapport de forces dans l’entreprise. De plus, les intérimaires n’étant pas salariés de l’entreprise, le passif social les concernant est dérisoire.

Obtenir la requalification en CDI des contrats d’intérim ou de CDD est difficile. La CGT de Val-de-Reuil a conduit avec succès une telle lutte : plus de 300 salariés requalifiés en 6 ans. Mais le nombre de victoires obtenues dans le groupe et en France reste faible, le pouvoir des inspections du travail limité, bien que clairement le Code du travail ne soit pas respecté.

En conséquence, Sanofi a toujours recours à plusieurs milliers de travailleurs intérimaires ou en CDD, cela en complète infraction avec la législation, mais avec le bénéfice de moins de passifs sociaux.

En recherche, ce sont les stagiaires, contrats d’apprentissage, thésards qui remplacent les techniciens incités à partir lors des plans de restructuration. Main d’œuvre bon marché, à la fin de leur stage ou de leur thèse, moins de 5 % sont embauchés.

Les précaires et le turn-over permettent de répondre à des conditions de travail rendues difficiles par la baisse des effectifs et de l’investissement (en capacité et en modernisation) : flux tendus, mise en place de méthodes de management et de recherche en vue de gains de productivité, tel que le LEAN, tension permanente, micro-pauses supprimées, process « challengé » jusqu’à l’extrême limite du respect des Bonnes Pratiques de Fabrication (BPF)…

Économie sur les passifs sociaux et intérim constituent une stratégie qui paupérise les salariés, affecte leur santé physique et mentale, réduit les rémunérations des actifs et des retraités, et aussi permet de s’affranchir des lois de la cité (Code du travail, Code de la santé publique).

S’ajoute ce que nous avons vécu ces dernières années : lois Rebsamen, El Khomri, Macron, qui ont bouleversé le Code du travail et une partie du « contrat social ».

Sanofi : Une politique managériale destructrice

Tout en attendant des outils législatifs favorisant des restructurations nouvelles (à la réalisation desquels certainement travaillent le groupe et les associations de DRH), Sanofi n’est pas resté l’arme au pied.

Les négociations annuelles obligatoires (NAO) concernant les salaires ont été réduites à des chambres d’enregistrement, le groupe a supprimé toutes les augmentations collectives, c’est un moyen de diviser, isoler les salariés, privilégier les augmentations individuelles au mérite.

Un système d’évaluation des atteintes d’objectifs mis en place, dans un premier temps chez les cadres, a ensuite été étendu à l’ensemble des catégories professionnelles.

Ce système d’évaluation individuelle, basé sur la subordination, a des effets négatifs sur la rémunération, sur la poursuite du contrat de travail. Et, tout aussi grave, il entrave le travail collectif, nie le droit à la parole sur ce qui concerne le sens, le contenu et l’exercice des métiers.

Piégé dans un climat de performance individuelle et dans un encadrement disciplinaire de l’exercice professionnel (rémunération individualisée, lettres de recadrage, avertissements…), le salarié se trouve contraint d’agir et de penser comme le veulent sa hiérarchie et la direction. Pour, au passage, souffrir des excès de zèle d’intermédiaires hiérarchiques toujours prompts à planter des aiguilles dans les ailes des papillons. Un management qui génère de l’absentéisme, court et long, des accidents et peut conduire au burn-out.

L’expression du savoir-faire, de l’expérience et de la mémoire professionnelles se trouve inhibée (par auto-censure) au profit d’une ligne standardisée dédiée à la rapidité d’exécution.

Les plans de formation sont réduits à des modules obligatoires, de sensibilisation à la prise en compte de nombreuses chartes « éthiques sanofiennes », utiles à servir de justificatifs aux autorités de tutelles. Les formations qualifiantes, techniques et prospectives sont rares.

La gestion des plans de formation est externalisée, modélisée dans un logiciel de l’intranet. L’accès des salariés à la formation est complexifié et lié aux résultats de l’entretien annuel d’activité (objectifs ingurgités, le salarié gavé est « tatoué » sanofi). La discipline est très prégnante et la note comportementale d’adhésion à la stratégie suivie et sa déclinaison dans chaque service ont plus de valeur que les appréciations techniques et de savoir-faire.

Tout ceci pousse aux ruptures conventionnelles. C’est un autre aspect de la gestion des effectifs : gestion de l’épuisement professionnel et de la dégradation des conditions de travail, exclusion des « fortes têtes » ou des moutons noirs, pression sur les salariés restant présents dans l’effectif…

Ce qui se dessine est une forme de standardisation de l’humain-type-sanofi au travail, décidé par une « élite ». Nous assistons à une forme avancée et coordonnée de sélection des salariés. À quand l’eugénisme sanofien ?

Des luttes pour l’intérêt général 

La dénonciation par la CGT Sanofi des rejets gazeux toxiques du site de Mourenx a visé tout à la fois à garantir la santé des salariés et des populations environnantes, non sans lien avec la situation des victimes des pathologies liées à la prise de Dépakine. Ce combat pour une meilleure prise en compte des effets sanitaires et environnementaux vise à contraindre les dirigeants à améliorer les procédés de fabrication, à reconnaître les risques qui lui sont liés, et à développer la pharmacovigilance des médicaments.

La lutte des salariés de Famar à St Genis Laval (ex Sanofi) pour la survie de leur usine, qui produit 12 médicaments majeurs de santé publique, est emblématique du combat des salariés pour l’intérêt général. Elle nécessite un engagement urgent du gouvernement permettant la poursuite de l’activité.

Notre intervention sur la nécessité de trouver de nouveaux adjuvants pour remplacer l’aluminium dans les vaccins, qui est source de nombreux cas de Myofasciite à macrophages, renvoie à notre mission essentielle : fournir des traitements et vaccins sûrs pour les patients. Ceci est d’autant plus nécessaire que se dessine une vaccination massive indispensable.

De même, la CGT Sanofi a alerté par écrit en septembre 2019 les ministères de l’Industrie et de la Santé au sujet des risques industriels et sanitaires majeurs résultant de la stratégie de Sanofi et, dans le seul but de diminuer les coûts de production, du recours de plus en plus massif à la production de principes actifs en Inde et en Chine. Ce courrier faisait part, au regard des ruptures de plus en plus importantes de médicaments sur le sol national, de l’absolue nécessité d’assurer l’indépendance thérapeutique de la France par la préservation de cet outil scientifique et industriel.

La crise actuelle valide cette exigence. Mais il aura fallu attendre celle-ci pour que les dirigeants de Sanofi reprennent cet argument pour présenter un projet de création de production de principes actifs au niveau européen, alors qu’en 2008, lorsque la CGT argumentait pour maintenir la production du paracétamol en France, ils nous riaient au nez. En fait, derrière cette création d’une entité de production de principes actifs, se cachent les mêmes objectifs financiers, à savoir se séparer de 6 usines, dont 2 en France, pour lesquelles Sanofi ne réalisait plus d’investissements, et céder près de 200 médicaments, dont beaucoup d’intérêt thérapeutique majeur mais jugés insuffisamment rentables.

La crise sanitaire mondiale impose des décisions à la hauteur des immenses problèmes sanitaires, sociaux et économiques qui vont en résulter. Le fruit du travail des chercheurs, des salariés, fiers de leur métier au service de la santé, doit conduire à mettre à disposition des traitements et des vaccins pour l’ensemble des populations partout dans le monde.

Il faut que Sanofi s’engage à ne réaliser aucun bénéfice sur le COVID-19 et à mettre dans le domaine public tous les brevets nécessaires à la mise au point d’un traitement efficace.

À ce propos, l’accord passé, entre autres, entre Sanofi et la BARDA (autorité dépendant du ministère de la Santé des États-Unis), risque de placer les États-Unis en position de force pour imposer un chantage sanitaire à toute la planète.

De plus, le fait que Palantir (société nord-américaine gestionnaire de big data, créée par la CIA) ait signé un accord avec Sanofi pour recueillir l’ensemble des données cliniques anonymisées de Sanofi dans une grosse base de données, en vue d’en extraire des informations, renforce notre inquiétude.

Une politique de prix en opposition aux besoins des populations

Un accès de tous aux traitements nécessite de lutter contre les prix exorbitants pratiqués par Sanofi pour certains traitements. Un exemple : le scandale du prix des insulines aux États-Unis qui a conduit à une augmentation de l’anti-diabétique Lantus de 99 euros en 2010 à 269 euros en 2018 (cf. annexe 5, la position de la CGT Sanofi).

Défendre la diminution des prix des médicaments, c’est répondre à l’intérêt général et soutenir la nécessaire activité industrielle. Ainsi la Chine a décidé en 2019 d’imposer une baisse drastique de certains médicaments cardiovasculaires, tel Plavix et Aprovel de Sanofi, ce qui s’est traduit en 2020 par une baisse du chiffre d’affaires, mais aussi par une augmentation des volumes produits. Démonstration que la baisse des prix a permis à une population plus importante d’accéder à ces traitements. La même observation a été faite lors de la division par 4 du prix de l’anti-cancéreux Taxotere en Inde.

Pour la société humaine : quelles ruptures ?

Tout cela nous conduit à s’interroger sur ce qu’est le travail, le savoir-faire, l’évolution de la connaissance, de la qualification au service du médicament et de la santé physique et mentale au travail. Épanouissement, développement, investissement ou aliénation : taire, contraindre, céder à la consigne stupide.

Dans les années soixante-dix, un slogan circulait dans les lycées : « rien de ce qui fait l’aliénation humaine ne peut être appliqué aux animaux de basse-cour ». Il y a aujourd’hui un écho de classe dans ce mot de « basse-cour », en ces temps d’oligarchie aux accents féodaux.

Le médicament doit être universellement reconnu comme bien commun, c’est une évidence. C’est également vrai pour le travail, le savoir-faire et sa transmission. Nul ne doit être malade à cause du travail. La production du médicament doit, du principe actif à sa distribution, respecter les salariés, les riverains et l’environnement.

La vie de la cité est altérée par la stratégie des multinationales pharmaceutiques, dont Sanofi, aussi bien en matière de satisfaction des besoins de santé que d’environnement. Les entreprises du CAC 40 sont guidées par les mêmes stratégies financières, obéissent à des actionnaires communs dont l’avidité s’attaque à des domaines essentiels à la vie : l’eau, l’alimentation, les transports, l’énergie, la santé…

Construire un monde où vivre dignement de son travail, comprendre et maîtriser le sens du travail au service de la satisfaction des besoins, c’est un projet de société incompatible avec la propriété individuelle, privée, des moyens de production.

Il ne faut toutefois pas se laisser égarer par des réponses empruntées au passé, qui ont été la source d’aliénation humaine et de dégradation irréversible de l’environnement, du fleuve Colorado à la mer d’Aral, de dégâts considérables pour les populations et l’environnement, en Chine et en Inde notamment. Là-bas, comme pour les relocalisations en France ou en Europe, les productions devront se faire sous des contraintes sanitaires exigeantes.

Définissons ensemble nos besoins et les moyens de production pouvant y répondre.

Des richesses, il y en a dans le travail, dans l’intelligence individuelle et collective des salariés.

Sanofi est construite sur une organisation artificielle étrangère au bien commun, et sur des pouvoirs imposés pour la maintenir. C’est tout le sens de la politique de rémunération des cadres basée sur l’évaluation de la performance individuelle que nous avons évoquée précédemment. Ceci, nous le constatons, aboutit à un désastre social.

La pandémie actuelle met à nu tous les gâchis, les délocalisations, les manques de coopération, les égoïsmes, les injustices et le déni d’humanité.

Aujourd’hui il est salutaire que les citoyens maîtrisent les choix de société et leurs mises en œuvre. Dans l’entreprise pharmaceutique, un des maillons de la chaîne de santé, il est nécessaire que les salariés prennent des pouvoirs, coopèrent avec les chercheurs, les professionnels de santé, les associations, en convergence avec la cité, la région.

(*) : Thierry Bodin est statisticien, Bernard Dubois est cadre assurance qualité, Danielle Montel est pharmacologue retraitée, tous salariés de Sanofi. Tous trois sont syndicalistes CGT. Co-initiateurs du Manifeste « Pour une appropriation sociale du médicament » ils ont participé au dossier « Le médicament, un bien commun ! » du n° 42 de ContreTemps (juillet 2019).

Annexe 1_Evolution du dividende

Annexe 2_rachat d’actions

 Annexe 3_Etat des suppressions de sites et d’activites

Annexe 4_evolution des effectifs

Annexe 5_le capital et la sante octobre 2018

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

OMS, nous aurons besoin d’un système international solide, plus démocratique

Entretien avec Pascale Brudon

Pascale Brudon, ancienne fonctionnaire internationale de l’Organisation mondiale de la santé, a occupé plusieurs postes ayant trait à l’élaboration et la mise en œuvre de politiques de santé publique et de politiques pharmaceutiques dans différents pays.

On peut lire son article « Le médicament dans la mondialisation : 40 ans de luttes », dans ContreTemps n° 42, dossier « Le médicament, un bien commun ».

ContreTemps : En 2003, au Vietnam, vous avez été, en tant que représentante de l’OMS, au cœur de la première épidémie d’un coronavirus, le SRAS. Cette épidémie a alors été enrayée assez rapidement. Comment cela a-t-il été rendu possible ?

Pascale Brudon : Très brièvement reprenons un court historique qui permettra de mieux comprendre les succès de 2003 et de comparer hier et aujourd’hui. Les dates sont importantes. Le 10 février 2003, le bureau de l’OMS en Chine reçoit un mail faisant état « d’une maladie contagieuse étrange qui a fait plus de 100 morts dans la province de Guangdong en l’espace d’une semaine », ce qui est entériné le lendemain par les autorités de la province qui considèrent qu’aucune mesure spéciale n’est nécessaire. Le 14, le ministère de la santé chinois informe officiellement l’OMS que ce qui s’est passé à Guangdong est sous contrôle : « circulez, il n’y a rien à voir ». Le 17 février, l’OMS demande plus d’information et propose son aide. Réponse du ministère : ne vous inquiétez pas, nous sommes presque certains qu’il s’agit d’un épisode de chlamydia. L’OMS continue d’être vigilante et très mobilisée, l’immense crainte étant que nous soyons face à une flambée de H5N1, la grippe aviaire que tout le monde redoute. Nous saurons beaucoup plus tard que cette pneumonie atypique qui portera le nom de SRAS avait débuté à la mi-novembre.

La maladie inconnue quitte la Chine. Le 21 février un médecin de Guangdong infecte 17 personnes qui comme lui séjournent à l’hôtel Métropole à Hong Kong. Quatre d’entre elles vont être le point de départ de foyers qui se développeront dans les jours suivants au Canada, en Chine, à Hong Kong, à Singapour et au Vietnam.

Au Vietnam ce sera un homme de 48 ans qui avait voyagé en Chine et qui avait séjourné à l’hôtel Métropole qui apportera la maladie dont il mourra quelques semaines plus tard. Il est hospitalisé le 26 février à l’hôpital français de Hanoi, qui très vite appelle mon bureau. Et puis tout s’enchaîne, le docteur Urbani se rend à l’hôpital régulièrement. Nous informons notre bureau régional, le siège à Genève et le gouvernement vietnamien de cette forme sévère et inconnue de pneumonie, 8 jours après l’arrivée du patient, 12 soignants sont malades, il faut agir vite. Les personnes malades sont isolées, l’hôpital limite les admissions, on met en place un suivi des contacts, le personnel se protège (masques, lunettes, etc.), mais il faut convaincre le gouvernement de la gravité de la situation pour pouvoir préparer le pays à cette maladie dont on ne connaît toujours pas l’agent pathogène. Le 9, Carlo Urbani et moi réussissons à convaincre gouvernement et parti de s’investir pleinement dans la lutte. Une équipe internationale envoyée par l’OMS arrive à partir du 11 mars. Elle restera 2 mois et contribuera à la meilleure connaissance de l’agent pathogène (des réunions ont lieu tous les jours et les informations et échantillons sont envoyés à Manille et Genève pour y être analysés dans des réseaux de centres de recherche et de labos) et à la préparation de l’ensemble du Vietnam.

Cette histoire explique en partie comment l’épidémie a été enrayée au Vietnam : d’abord la rapidité a été la caractéristique principale de la réponse vietnamienne ; la rapidité de l’hôpital français à appeler l’OMS, la réponse rapide de l’OMS et du gouvernement. Et puis la mise en place des mesures de contrôle de l’infection : détection des cas (sur les symptômes en l’absence de tests), isolement des malades, fourniture de matériel de protection pour le personnel soignant et les familles, recherche et suivi des contacts, et aussi directives pour le contrôle et la surveillance du SRAS aux équipes de santé provinciales et de district ainsi qu’aux autorités portuaires, établissement d’une hot line 24 h/24, information du public, etc.

Tout a été bien fait, mais il ne faut pas nier que nous avons eu de la chance, le premier malade est arrivé à Hanoi et s’est rendu dans une structure assez bien organisée. Le SRAS, comme le SRAS Cov 2, prend l’avion et le trafic était beaucoup moins dense en 2003 ! Je ne sais pas ce qui ce serait passé s’il était arrivé à pied de Chine…

Une telle urgence ne peut pas se gagner sans un engagement politique au plus haut niveau. Le gouvernement et le parti ont été pleinement engagés à partir du moment où ils ont compris les enjeux sanitaires, sociaux, économiques et aussi politiques que représentait cette maladie inconnue pour leur pays. Dans un pays comme le Vietnam, une fois la décision d’agir prise le reste suit, j’ai pu voir cela pour d’autres problèmes de santé que j’ai eu à traiter avec le gouvernement, le SIDA par exemple. Ce succès est aussi celui de l’OMS, de cette implication technique et politique, de cette collaboration et coordination sans faille à tous les niveaux.

Réussir dans une épidémie c’est une vision stratégique claire, des capacités d’anticipation, des compétences scientifiques et logistiques (l’intendance doit suivre, les masques, les échantillons, etc.), de la transparence, de la mobilisation du public et une collaboration de l’international au local… À l’époque tous les États ont accepté de vivre pendant quelques temps sous l’égide de l’OMS. Les souverainismes, les nationalismes, les batailles d’ego n’ont rien à faire dans la lutte contre une épidémie.

CT : Récemment vous avez écrit à propos de cet épisode avec la volonté de rendre hommage au docteur Carlo Urbani, pourquoi dans les circonstances actuelles cela vous est-il apparu nécessaire ?

Pascale Brudon : Carlo Urbani est mort le 29 mars 2003 de la maladie qu’il avait contribué à découvrir. Chaque année, cette date si dramatique et si présente dans ma mémoire me fait resurgir tous les souvenirs de ces années où nous avons travaillé ensemble et de ces jours où nous avons uni nos forces jusqu’au moment où il a été hospitalisé.

Face à ce qui se passait en Italie et ailleurs en mars dernier, devant ces pays dépassés par une autre épidémie (elle aussi provoquée par un virus de la même famille que le SRAS), ces hommes politiques sans vision, cette santé publique muette, ces hôpitaux obligés de pallier les manques des États, ce personnel de santé qui mourait des conséquences des politiques d’austérité, j’avais un sentiment de désespoir… Non, Carlo ne peut pas être mort pour rien, le monde ne peut pas avoir à ce point oublié les leçons du passé, ne pas avoir entendu les avertissements de tant de chercheurs et d’organisations de toutes sortes, et ne pas avoir lu tous ces rapports sur la pandémie à venir, dont le dernier en date « Un monde en péril »(septembre 2019).

Je voulais à travers son histoire montrer le rôle parfois un peu oublié de Carlo dans cette épidémie et réaffirmer la place des valeurs dans notre lutte contre les maladies. Les interventions décisives et déterminées de Carlo ont très certainement sauvé des vies au risque de la sienne. Il a été la première personne dans le monde à reconnaître la signification des évènements qui se déroulaient sous ses yeux. Il a été un grand médecin, grâce à sa persévérance, à ses connaissances scientifiques toujours au fait des nouvelles recherches et de ce qui se passait dans le monde dans le domaine des maladies infectieuses, à sa pratique et à son amour de la clinique et à sa capacité d’observation et de diagnostic, il a été capable de très vite mettre en place des interventions efficaces, de donner une définition de cas de cette maladie inconnue et de comprendre les modes de transmission, le temps d’incubation, ce qui a fait faire un bond dans la connaissance du virus, la prévention et le traitement du SRAS. Enfin, Carlo avait un engagement sans faille auprès de ceux qui souffrent, et un courage très grand pour affronter les dangers. Il savait que ce qu’il faisait était dangereux mais il n’a jamais hésité. Il a montré pendant cette brève mais si longue période qu’il était un homme courageux.

De nombreux Vietnamiens, les Nations unies, la communauté internationale ont salué cet homme si discret qui avait fait tant pour eux et pour le monde. Le Vietnam lui a donné à titre posthume la plus haute distinction vietnamienne, « la médaille de l’ordre de l’amitié ». Cette victoire sur un fléau potentiellement très dangereux, nous la devons aussi à Carlo Urbani. Il mérite bien plus qu’un hommage.

CT : Nous sommes en 2020, un autre coronavirus provoque une pandémie dont on voit qu’on ne parvient pas à la stopper et qui provoque une crise sanitaire mondiale totalement inédite. Est-ce parce ce que ce nouveau virus n’a rien à voir avec le SRAS, ou parce que les leçons de 2003 ont été perdues ?

Pascale Brudon: Le virus dans les 2 cas est un coronavirus, il vient probablement du même réservoir : les chauves-souris, même si l’hôte intermédiaire n’est pas le même. Ils viennent tous les deux de Chine, pays qui en 2002 et en 2019 a caché les premiers cas à l’OMS et au monde.

Mais ils sont différents dans la mesure où le SRAS 1 était très contagieux et très mortel, alors que le SRAS 2 est extrêmement contagieux et pour le moment beaucoup moins mortel. De plus le SRAS 1 ne devenait dangereux que lorsque les symptômes de la maladie étaient très présents alors que le SRAS 2 est dangereux avant même que les symptômes soient identifiables, soit parce qu’il n’y en a pas, soit parce qu’ils sont très bénins et peu caractéristiques. Donc il est plus difficile à contenir. Autre différence : l’agent pathogène du SRAS 1 était totalement inconnu jusqu’au 22 mars 2003, date où l’université de Hong Kong a annoncé qu’il s’agissait probablement d’un coronavirus, ce qui a été officiellement confirmé par l’OMS le 16 avril 2003, avant cette date pas de tests possibles… Donc avantages et inconvénients des 2 côtés !

Ceci dit, il y a eu une prolifération de rapports et de livres sur les dangers toujours actuels des épidémies, les chercheurs attendaient la grippe aviaire, on a eu un coronavirus. Certains pays se sont préparés, d’autres absolument pas.

Les pays d’Asie du Sud-Est qui ont connu le SRAS et des flambées de grippes aviaires ont gardé le souvenir de ces épisodes et ont immédiatement pris les mesures bien connues de santé publique visant à enrayer la progression de l’épidémie dans leur population et sur leur territoire. Et ces pays continuent à s’adapter remarquablement bien aux inconnues que pose ce virus, ce qui a pour effet que leurs populations ont confiance dans la façon dont la crise est gérée et qu’elles acceptent plus facilement les mesures mises en place. Nous connaissons maintenant ces pays qui n’étaient pas vraiment vus comme des exemples quand le virus est arrivé en Europe, ce sont la Corée, Taiwan, Singapour, Hong Kong, le Vietnam et quelques autres.

Non seulement nos gouvernements successifs n’ont pas anticipé mais ils ne se sont pas préparés à cette crise prévisible en tirant des leçons du passé (agir vite, coordonner, organiser, mobiliser, collaborer). Les mêmes qui prônent une globalisation à outrance n’ont pas intégré dans leurs politiques qu’en 20 ans le monde a changé et que les dangers se déplacent beaucoup plus vite. Nous vivons dans un monde de grande circulation des marchandises et des individus et d’intense trafic aérien. En 2003, le SRAS 1 s’était déplacé en avion mais il y avait beaucoup moins d’avions qu’aujourd’hui. La carte de progression du virus dans le monde en ce début de 2020 est superposable à celle de l’intensité du trafic aérien. Ils n’ont pas non plus voulu voir que la déforestation qui rapproche les chauves-souris des habitats urbains, l’élevage industriel, les routes qui traversent les jungles augmentent dangereusement les risques de transmission des agents pathogènes à l’homme. En fait, l’imaginaire et la médiocrité de nos élites politiques fascinées par la performance, les « premiers de cordée », la « start-up nation », n’ont pas pu intégrer que les épidémies ça arrive, qu’elles peuvent ravager des pays aux technologies de pointe et à la médecine de soins la plus performante, et que les services publics et la santé publique ne sont pas des coûts pour la société mais des investissements.

CT : Vous avez expliqué qu’à l’avenir il y aura d’autres virus, tout aussi voire plus dangereux, mais que cela n’implique pas mécaniquement des épidémies ravageuses comme celle que nous connaissons. Quels sont les facteurs qui amènent à ce pronostic de l’inéluctabilité de l’apparition de nouveaux virus ? Et quels sont les moyens à inventer ou à mobiliser pour bloquer les épidémies qu’ils pourraient entraîner ?

Pascale Brudon: Je ne suis pas une spécialiste des virus ou des épidémies mais pour avoir côtoyé beaucoup de chercheurs pendant le SRAS et la petite flambée épidémique de grippe aviaire qui a eu lieu en décembre 2004 au Vietnam, la question n’est pas qu’il y aura une épidémie, ni même quand, mais cette autre : sommes nous prêts ?

Les épidémies ne sont pas des phénomènes nouveaux, la première dont on soit sûr est la peste du 3e siècle après J.-C., il y a toujours eu des maladies dans lesquelles un agent pathogène passe de l’animal à l’humain. Mais cette tendance augmente : « Entre 2011 et 2018, l’OMS a suivi 1 483 événements épidémiques dans 172 pays. Les maladies à tendance épidémique, entre autres la grippe, le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS), la maladie à virus Ebola (MVE), la maladie à virus Zika ou encore la fièvre jaune, annoncent une nouvelle ère durant laquelle des épidémies à fort impact et à propagation potentiellement rapide seront plus souvent détectées et deviendront toujours plus difficiles à prendre en charge » (« Un monde en péril », page 12).

Tant d’évènements contribuent à la recrudescence des épidémies ! Certains directement, nous en avons déjà parlé, d’autres indirectement : la pauvreté et le manque d’accès aux services de santé de base et à l’eau propre, les changements climatiques, l’augmentation des voyages et des migrations (volontaires ou forcées), les conflits, etc…

Oui nous sommes dans une pandémie et il y en aura d’autres dans le futur. Alors il serait préférable que la prochaine fois nous soyons mieux préparés. Bien sûr il y aura toujours une part d’inattendu, toujours un microbe inconnu, ce n’est pas une raison pour ne rien faire. Il existe un « Conseil Mondial au suivi de la préparation » qui publie un rapport annuel sur l’état de préparation mondial aux situations d’urgence sanitaire. Il analyse les lacunes et propose les mesures les plus urgentes. Le premier rapport est arrivé en septembre, il était assez pessimiste sur l’état de préparation du monde ! Il est disponible sur internet (« Un monde en péril »).

Mais plus largement, notre système économique basé sur le profit, la destruction du monde et les inégalités, nos systèmes de prévention et de soins gravement endommagés par les politiques d’austérité, le rôle de l’État et de nos institutions, notre système éducatif, la place donnée aux citoyens dans la décision, et notre rapport à la nature doivent être questionnés et transformés en profondeur, ce sera la tâche des années à venir.

Mais pour le moment le plus urgent c’est :

° L’absolue nécessité que les vaccins, les médicaments et les technologies liés au Covid-19 (par exemple les tests) soient accessibles à tous et dans tous les pays. Aujourd’hui la plupart des futurs vaccins ou traitements sont couverts par des brevets. Par exemple nul ne sait le prix que l’Institut Pasteur fixera pour les tests de sérologie développés récemment. Voir l’interview de Pierre Charneau dans Libération du 26 avril 2020 : « En revanche, l’Institut Pasteur envisage de le licencier aux laboratoires d’analyses privés, car il a aussi besoin de recettes pour financer ses recherches ! Nul doute que cette licence d’utilisation intéressera le monde entier ». Il faut mettre en place rapidement des mécanismes de mise en commun des produits, des données et des technologies. Plusieurs pays souhaitent utiliser les licences obligatoires (Canada, Chili, etc.) mais il faudrait aller plus loin : l’Union européenne propose de créer au niveau international un pool volontaire pour la propriété intellectuelle et l’OMS s’engage « dans une collaboration historique, mondiale et limitée dans le temps, pour accélérer la découverte et la production de nouvelles technologies de la santé essentielles contre le COVID-19, et pour en assurer un accès universel et juste ». Peut être cette première phase permettra-t-elle de continuer les luttes pour « le médicament bien commun».

° La relocalisation ou le développement en France et/ou au niveau européen de productions indispensables dans le cadre de la pandémie, qu’il s’agisse de matériel de protection, de tests, de produits pharmaceutiques essentiels.

° Le renforcement de la coordination et de la collaboration dans le pays et entre les pays au niveau national et international.

CT : Parmi ces moyens donc, la collaboration internationale. Ce qui amène à s’interroger à propos de l’OMS. Comment expliquer l’efficacité de l’OMS en 2003 face au SRAS, et les difficultés actuelles en réaction au Covid-19 ? 

Pascale Brudon: Il y a eu un affaiblissement général du système des Nations unies et du multilatéralisme, et la capacité d’action des agences onusiennes a beaucoup diminué en dépit du renforcement des règlements internationaux, comme le règlement sanitaire international. Une agence comme l’OMS doit, outre ses fonctions normatives, agir dans un nombre grandissant d’urgences sanitaires, que ce soient des épidémies, des situations de guerre, ou des crises humanitaires. Et ceci avec un budget très insuffisant où les contributions obligatoires des États ne représentent que 20 % du total des contributions. D’autre part les États n’ont jamais donné les pleins pouvoirs à l’OMS, qui lui permettraient de réellement coordonner et standardiser les réponses à une épidémie.

Il faut aussi constater que la capacité de leadership du Directeur général de l’OMS est importante. À l’époque du SRAS 1, la directrice générale de l’OMS le Dr Gro Brundtland, qui avait été Première ministre de Norvège et également à l’origine de la Conférence de Rio de 1992 sur l’environnement et le développement, était capable par ses compétences, ses réseaux, et son prestige international de mobiliser le monde entier. Elle faisait fi des oppositions des États, que ce soit le Canada ou la Chine. Probablement elle outrepassait le mandat de l’OMS mais au final en 2003 l’OMS est sortie victorieuse, ce qui n’a pas empêché quelques années plus tard à une coalition d’États menée par le Brésil, la Chine, l’Inde et la Russie de refuser des pouvoirs accrus pour l’OMS. Le succès obtenu sur le SRAS est dû aussi à cette coopération de presque tous les gouvernements, des organisations internationales, des bailleurs de fonds et ceci sous le leadership et la neutralité de l’OMS.

On voit bien que dans cette nouvelle épidémie, l’OMS et son directeur général ont été inaudibles, les choses sont en train de changer, on commence à s’apercevoir que l’organisation a un très haut niveau d’expertise, et que l’on ne peut pas réussir sans elle. Mais elle a perdu beaucoup de sa crédibilité du fait de son directeur général le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus. Il a endossé le discours de la Chine pendant de nombreuses semaines sans prendre en compte ni les lanceurs d’alerte, ni les rumeurs sur ce qui se passait à Wuhan ou ailleurs, et a par la suite promu le modèle chinois de gestion de cette nouvelle maladie. Il a certainement retardé la prise de conscience au niveau mondial et la mise en place de mesures urgentes. Ce qui ne dédouane pas les grands pays développés de leurs responsabilités, eux non plus n’ont rien vu venir…

CT : L’OMS se trouve au centre de la conflictualité croissante entre les États-Unis et la Chine… Quels risques cette situation crée-t-elle pour l’OMS et pour les questions de santé dans le monde contemporain ? Quelle intervention serait souhaitable de la part des États et de ladite Communauté internationale ?

Pascale Brudon: Il me semble que cette phase de grande conflictualité entre les deux superpuissances va se diriger sur d’autres sujets, néanmoins elle peut avoir des conséquences sur le travail de l’OMS. Les États-Unis contribuent à plus de 20 % du budget total de l’OMS et ce ne sont pas les quelques millions de dollars que la Chine vient de proposer qui vont compenser la contribution américaine. Le président Trump change souvent d’avis, donc attendons…

Pour ce qui est des interventions, évitons le yaka, j’ai donné quelques pistes mais il est encore difficile de dire ce qui va se passer, tout dépend de la suite de cette épidémie. Va-t-elle durer encore des mois, des années ? Quelle sera son intensité ? Que vont faire les États ? L’OMS s’imposera-t-elle comme une institution incontournable ? Dans tous les cas, nous aurons besoin d’un système international solide, plus démocratique, avec une Organisation mondiale de la santé aux prérogatives étendues, et où la voix des peuples puisse se faire entendre.

27 avril 2020

Propos recueillis par Francis Sitel

Covid-19 Une mine d’or pour les laboratoires

La France s’est révélée incapable de dépister massivement les malades du Covid-19, révélant la dépendance de la santé publique vis-à-vis des laboratoires privés.

par Quentin Ravelli (*)

Article publié dans le Monde diplomatique Avril 2020

Les crises économiques sont aussi sélectives que les épidémies : à la mi-mars, alors que les Bourses s’effondraient, l’action du laboratoire pharmaceutique Gilead grimpait de 20 % après l’annonce des essais cliniques du remdesivir contre le Covid-19. Celle d’Inovio Pharmaceuticals gonflait de 200 %, à la suite de l’annonce d’un vaccin expérimental, INO-4800. Celle d’Alpha Pro Tech, fabricant de masques de protection, bondissait de 232 %. Quant à l’action de Co-Diagnostics, elle flambait de plus de 1 370 % grâce à son kit de diagnostic moléculaire du coronavirus du syndrome respiratoire aigu sévère 2 (SRAS- CoV-2), responsable de la pandémie de Covid-19.

Comment expliquer qu’au cœur de la tourmente il soit ainsi possible de s’enrichir alors même qu’il manque des masques de protection, y compris pour les médecins et les personnels soignants, et que les tests de dépistage restent inaccessibles au plus grand nombre après trois mois d’épidémie ? Pourquoi ces tests sont-ils au cœur du débat mondial, de la Corée du Sud aux États-Unis, en passant par l’Allemagne, l’Australie et la Lombardie, mais restent soigneusement évités en France, où le directeur général de la santé, M. Jérôme Salomon, n’envisage leur usage massif qu’« à la sortie du confinement » ? Contrairement aux annonces gouvernementales, loin d’être une guerre contre un virus dont la seule arme serait la quarantaine, la bataille concerne notre propre organisation économique et sociale. C’est une crise de notre politique de santé, de recherche et de production, où l’industrie pharmaceutique joue une place centrale, mais soigneusement maintenue à distance du débat public.

Depuis quelques semaines, la pandémie du coronavirus révèle les failles d’un modèle social fondé sur l’idée de la rentabilité économique de la santé, justifiant des baisses budgétaires toujours plus contraignantes pour le personnel et les patients. En France, avec la saturation des salles de réanimation et des services des urgences, déjà en lutte depuis des mois dans le collectif Inter-Urgences pour demander plus de moyens, les soignants doivent faire des choix dramatiques entre les soins vitaux, dont la liste se réduit, et ceux qu’on sacrifie, toujours plus nombreux. Dans certains cas, comme en Alsace, cela revient déjà à se demander qui il faut maintenir en vie et qui on peut laisser mourir. Mais comment expliquer que, le 22 mars dernier, on comptait déjà 271 morts dans le Grand-Est alors qu’à deux pas de là, de l’autre côté du Rhin, dans le Bade-Wurtemberg, où la population est deux fois plus nombreuse et l’épidémie plus précoce, il y en avait seulement 23, soit plus de dix fois moins ?

L’une des réponses à cette question se trouve dans la place très politique que joue l’industrie pharmaceutique dans nos systèmes de santé. C’est elle qui produit les outils permettant de dépister le virus, de nous vacciner contre lui ou de le traiter. Si la France en manque cruellement, les kits de dépistage — dont la technologie par réaction de polymérase en chaîne (PCR) identifie le virus en amplifiant son ADN — sont pourtant simples à fabriquer. De nombreuses entreprises se sont lancées sur ce marché colossal, qui vient de surgir comme un geyser : Abbott, Qiagen, Quest Diagnostics, Thermo Fisher, Roche, BioMérieux… La technique est peu coûteuse — de l’ordre de 12 euros pour un kit vendu 112 euros en France, dont 54 euros à la charge des patients. Mais elle peut faire l’objet d’accords tarifaires prohibitifs dans un contexte de monopolisation du marché entre quelques grandes entreprises, comme Abbott ou Roche, qui vendent aux laboratoires de quartier des plates-formes technologiques hors de prix (1).

Orienter les recherches à partir d’une vision générale de la science, de la médecine, de l’écologie

Même avec ces limitations économiques, comment expliquer que la France ait effectué, au 20 mars, près de deux fois moins de tests par million d’habitants que l’Iran ou l’Autriche ? Qu’avec moins de 40 000 tests pratiqués à cette date elle soit loin derrière les 316 644 de la Corée du Sud, les 167 000 de l’Allemagne, les 143 619 de la Russie ou les 113 615 de l’Australie (2) ? En Corée du Sud, on peut être testé dans sa voiture ou dans des cabines vitrées où les praticiens font les prélèvements avec des gants en caoutchouc. Le dépistage systématique, accompagné d’un suivi de chaque personne contaminée, permet de briser les chaînes de transmission en isolant ceux qui sont malades et pas les autres. En conséquence, les mesures de confinement sont bien moins restrictives, le taux de mortalité des patients positifs est plus bas et, surtout, le nombre de morts bien moins élevé qu’en France, malgré la proximité du foyer infectieux chinois.

Si le dépistage est bien l’un des angles morts de la lutte française contre l’épidémie, il y a aussi un autre angle mort à l’intérieur de celui-ci : la pénurie des réactifs, ces composants chimiques essentiels au dépistage, qui attestent la présence du virus. De ces molécules on ne sait presque rien : ni d’où elles viennent, ni à quoi elles servent, ni combien elles coûtent vraiment. Pourquoi ne pas lever tout secret industriel, tout secret commercial et tout brevet sur la composition de ces réactifs si précieux pour la santé de milliards d’êtres humains, et faire connaître au public l’origine de leurs matières premières, comme les voies de leur fabrication ?

Outre le dépistage, la deuxième arme essentielle dans cette guerre est celle du médicament qui permettrait de guérir du Covid-19. Selon une annonce du gouvernement chinois, le favipiravir — le principe actif de l’antigrippal Avigan, produit par l’entreprise japonaise Fujifilm — donnerait de « très bons résultats » contre le virus en réduisant la durée de guérison. Un autre candidat, le Kevzara, un anticorps monoclonal inhibiteur des récepteurs de l’interleukine 6, indiqué contre la polyarthrite rhumatoïde, évalué en partenariat entre Sanofi et Regeneron, pourrait réduire la réaction pulmonaire inflammatoire du virus chez les patients sévèrement touchés par le Covid-19. Ces reconversions de molécules dans l’urgence témoignent d’une absence de planification des problèmes de santé et d’une fébrilité opportuniste en lieu et place d’une politique industrielle.

On pourrait se dire qu’il est par définition impossible de prédire une pandémie et que la recherche est condamnée à être prise au dépourvu. Cet argument ne tient pas : à défaut de prédire, on peut prévoir, orienter les recherches à partir d’une vision générale de la science, de la médecine, de l’écologie. De telles recherches ne peuvent pas se conduire à court terme, avec des impératifs de profit. Elles se mènent au long cours en fonction des besoins réels de la population. Or ces besoins ne correspondent structurellement pas aux marchés solvables : 85 % des médicaments sont consommés dans des pays qui regroupent 17 % de la population mondiale, et il y a plus de recherche de médicaments pour la dépression et l’obésité que pour les maladies infectieuses, qui sont l’une des toutes premières causes de mortalité dans le monde.

Quand survient la crise, ce décalage conduit à des situations aberrantes, dont la troisième arme — les vaccins — fourmille déjà d’illustrations. M. Donald Trump propose par exemple d’acheter à l’entreprise allemande CureVac le brevet de son vaccin contre le coronavirus pour l’utiliser « uniquement aux États-Unis », suscitant un refus catégorique de Mme Angela Merkel et une subvention-éclair de 80 millions d’euros de l’Union européenne. Cette précipitation diplomatique, non dénuée d’arrière-pensées électorales, traduit une réalité industrielle : comme la recherche se fait essentiellement par incitations financières et par brevets, les grandes entreprises pharmaceutiques réduisent leurs investissements dans les domaines médicaux essentiels, dont font partie les infections, qu’elles soient bactériennes ou virales. Mais, là encore, le rythme réel des recherches n’est pas adapté : l’entreprise Moderna Therapeutics, considérée comme la première à développer un vaccin, ne pourra pas le mettre sur le marché avant plusieurs mois — ce qui n’a pas empêché le cours de ses actions de faire un bond après l’annonce de son projet.

Savoir qui est réellement infecté éviterait l’incertitude, l’assaut des urgences et les mesures excessives. Isolement et confinement seraient proportionnés à la progression réelle du virus et non aux calculs de risques hypothétiques, induisant des coups de barre gouvernementaux. Le dépistage massif serait aussi une mesure simple de démocratie médicale. Mais comme cela suppose de la prévoyance, voire un contrôle des industries par l’État, elle est difficile à mettre en place dans un système capitaliste fondé sur le profit. On peut même parler d’une discrimination de classe : si, à la mi-mars, dix-huit députés et deux ministres ont été dépistés et s’avouent en bonne santé (sauf l’un d’eux), alors qu’on réserve le dépistage aux cas les plus graves pour le reste de la population, c’est bien qu’il existe des inégalités sociales de santé. Le dépistage est devenu un privilège de classe.

Ces impasses de la recherche privée ne sont pas compensées par la recherche publique. Les coupes budgétaires tombent souvent comme des guillotines sur des projets patiemment développés. Le 4 mars dernier, le chercheur Bruno Canard, spécialiste en réplication des « virus à ARN » — un virus dont le matériel génétique est constitué d’acide ribonucléique — comme le coronavirus, expliquait dans une tribune : « Dès 2006, l’intérêt des politiques pour le SRAS-CoV avait disparu ; on ignorait s’il allait revenir. L’Europe s’est désengagée de ces grands projets d’anticipation au nom de la satisfaction du contribuable. Désormais, quand un virus émerge, on demande aux chercheurs de se mobiliser en urgence et de trouver une solution pour le lendemain. Avec des collègues belges et hollandais, nous avions envoyé il y a cinq ans deux lettres d’intention à la Commission européenne pour dire qu’il fallait anticiper (3). » Ce chercheur a beau clamer que « la science fondamentale est notre meilleure assurance contre les épidémies (4) », il ne peut que constater que certaines branches de la virologie et de la bactériologie restent des parents pauvres de la recherche — qu’il s’agisse de recherche pharmaceutique appliquée ou de microbiologie fondamentale. L’« appel Flash » de l’Agence nationale de la recherche, doté de 3 millions d’euros, semble dérisoire, quand il arrive après des années de désinvestissement et d’autres épidémies similaires. Après le coronavirus responsable du syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS) en 2015, et le SRAS de 2003, surgi en Chine (8 096 personnes infectées dans une trentaine de pays, causant 774 décès), la Corée du Sud avait finalement réorienté ses politiques de santé publique et jeté les bases de son action actuelle. Pour que les gouvernements aient de la mémoire, il faut manifestement que les traumatismes soient forts et répétés. Et, même dans ce cas, c’est souvent l’amnésie qui l’emporte.

C’est toute cette politique de fond que l’État cherche à faire oublier, en soulignant subitement l’importance de la santé publique après l’avoir soigneusement minée pendant des années. M. Emmanuel Macron, le champion toutes catégories de la privatisation, a pu dire sans rougir, devant près de 22 millions de téléspectateurs, jeudi 12 mars : « ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il existe des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché ». La porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye, de son côté, s’est mise à souhaiter que l’État soutienne les essais cliniques, pourtant réalisés depuis des décennies par les laboratoires privés. L’État français semble s’être mis, bien tard, à écouter le président de la Lombardie, épicentre de l’épidémie en Europe : « Ou bien on cache les problèmes sous le tapis, ou bien on enlève le tapis et on lave par terre ». La prochaine étape sera sans doute un virage à cent quatre-vingts degrés : l’apologie du diagnostic par Jérôme Salomon, après avoir méprisé tous les avertissements, y compris de l’OMS — « testez, testez, testez », disait Tedros Adhanom Ghreyesus. Autant de façons de reconnaître, le dos au mur, que la recherche de médicaments, et la santé en général, sont des enjeux qui ne devraient pas rester dans les mains du privé. Ils oublieront sans doute ces belles paroles dès la levée du confinement. En s’accumulant à nouveau, l’amnésie politique préparera les prochaines crises de santé publique.

Quentin Ravelli

(*) Chargé de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Auteur de La stratégie de la bactérie. Une enquête au cœur de l’industrie pharmaceutique, Seuil, Paris, 2015. Version longue de l’article paru dans l’édition imprimée.

(1) Communiqué de presse, Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament, 18 mars 2020.

(2) Esteban Ortiz-Espina et Joe Hasell, « How many tests for Covid-19 are being performed around the world ? », Our World in Data, 20 mars 2020.

(3) Bruno Canard, « Coronavirus : la science ne marche pas dans l’urgence ! », Université ouverte, 4 mars 2020.

(4) Bruno Canard, « La science fondamentale est notre meilleure assurance contre les épidémies », CNRS Le journal, 13 mars 2020.

COVID-19 pénuries/réquisitions: une coalition inédite saisit le Conseil d’État

COVID-19 pénuries/réquisitions: une coalition inédite saisit le Conseil d’État

30 mars 2020 Par PaulineLondeix

– Mediapart.fr

Une coalition inédite, composée d’Act Up-Paris, ADELICO, des Collectifs Inter-Hôpitaux et Inter-Urgences, du CNI (Coordination nationale infirmière) et de l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament, saisit aujourd’hui le Conseil d’État pour demander, au nom du droit à la dignité humaine, des réquisitions nécessaires face à la pénurie de matériel et de médicaments.

Communiqué de presse, lundi 30 mars 2020  

Act Up-Paris, ADELICO (Association de défense des libertés constitutionnelles), Collectif Inter-Hôpitaux, Collectif Inter-Urgences Syndicat CNI – Coordination nationale infirmière / interprofessionnelle & Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament

Le matériel essentiel manque aujourd’hui pour lutter contre le COVID-19 : masques, tests, équipements, médicaments essentiels pour assurer la prise en charge des personnes malades, y compris des médicaments de réanimation et de soins palliatifs nécessaires pour assurer la dignité des personnes. 

Nos organisations s’inquiètent de l’insuffisance des moyens disponibles sur le terrain malgré les mesures prises et annoncées par le gouvernement. Si cette insuffisance se prolongeait, elle aggraverait la catastrophe sanitaire en cours, en violation de plus en plus manifeste de la dignité des personnes. 

Pour l’empêcher, nos organisations respectives [1] ont décidé de s’associer pour former une coalition inédite en déposant ce lundi 30 mars 2020 une requête en « référé mesures utiles » devant le Conseil d’État.

A côté des mesures exceptionnelles de confinement et de privations de certaines libertés publiques ou individuelles, il est indispensable de mettre en place des mesures pour que la production industrielle s’adapte à la « guerre sanitaire » déclarée, et donne aux hôpitaux les moyens d’effectuer leurs missions dans des conditions nécessaires en termes de sécurité pour les patients et les soignants.

Cette requête fait suite aux annonces du Premier ministre Édouard Philippe le samedi 28 mars.

Même s’il a reconnu les pénuries, le Premier ministre n’a pas semblé prendre la mesure des conséquences dramatiques de l’épidémie sur le manque et les pénuries de ces équipements, matériels et médicaments absolument essentiels pour faire face à l’urgence de la situation.

Cette requête a donc pour but de saisir le Conseil d’État sur la gravité de la situation sanitaire, ainsi que sur les graves atteintes à la dignité des personnes et aux menaces sur leur santé, leur vie qui en découlent.

Une situation dramatique 

Depuis le début de l’épidémie, les masques sont en quantité insuffisante. Les recommandations concernant leur utilisation pour les professionnels de santé varient au fil du temps, s’adaptant à la pénurie et visant à limiter leur utilisation, avec une mise en danger inacceptable des personnels hospitaliers, notamment des salariés réquisitionnés.

Chaque jour, les témoignages continuent d’arriver sur les manques de masques, de blouses, de tests et même maintenant de sacs mortuaires avec une inquiétude qui grandit parmi le personnel hospitalier et un risque d’arrêt maladie qui augmente.

En outre, le personnel médical et paramédical restant une ressource très rare et particulièrement indispensable à la prise en charge des patients, il serait dramatique qu’elle vienne à manquer encore plus.

Il s’agit actuellement d’une préoccupation majeure pour les hôpitaux dans la mesure où les personnels étaient déjà en nombre insuffisant avant la crise, ce qui avait conduit à fermer de très nombreux lits, aujourd’hui rouverts en catastrophe devant l’urgence et la gravité de la situation. aux fermetures de lits.

Nous rappelons que c’est grâce à des annulations de congés et à des recrutements d’anciens personnels que des lits ont pu être rouverts et admettre les patients qui le nécessitaient.

Par ailleurs, les services hospitaliers sont aujourd’hui contraints d’utiliser « avec parcimonie » et « frugalité » certains médicaments tels que la morphine ou de rationner l’usage des curares. 

Ils doivent « jongler » avec les stocks existants qui s’amenuisent, comme l’ont documenté des articles du Monde et de Mediapart la semaine dernière, avec à l’appui des compte rendus des agences régionales de santé et de la préfecture de police de Paris. 

Cette situation dramatique est une atteinte à la sécurité sanitaire des personnes et à leur vie – pas d’intervention chirurgicale sans curare par exemple. C’est aussi une atteinte à leur dignité – notamment pour les personnes en fin de vie qui risquent de ne pas avoir accès à la sédation profonde et de mourir en souffrant, étouffées, angoissées, sans possibilité d’apaisement. 

Cette situation renforce par ailleurs les vulnérabilités des personnes exclues et les inégalités.

Prendre les mesures de réquisitions nécessaires 

La situation ne fera qu’empirer si les décisions nécessaires ne sont pas prises dès maintenant.

Le gouvernement qui a pourtant reconnu des difficultés majeures à venir, liées à la pénurie mondiale de ces médicaments, n’a semble-t-il pas encore envisagé des mesures fortes comme des réquisitions.

Pourtant, celles-ci pourraient sauver des vies si elles étaient prises aujourd’hui.

Face à cette pandémie sans précédent, et à l’urgence extrême de la situation (pic de l’épidémie en cours en France), il n’est pas possible de se contenter d’une réponse « proportionnée ». 

La France dispose du savoir-faire, des infrastructures, capacités industrielles, notamment de production, pour mettre en place des mesures décisives maintenant. La production nationale de masques, de ventilateurs mécaniques et de matériels de réanimation comme des pousses seringues qui manquent pour prendre en charge les patients en réanimation et dans d’autres services de soins intensifs (y compris pour des patients non COVID) et pour accompagner les patients en fin de vie, permettrait de répondre à la demande qui ne cesse d’augmenter avec des stocks qui s’amenuisent chaque jour.

Les experts du marché de la matière première, comme le pharmacologue Andrew Hill, sont formels : la Chine et l’Inde ayant dû ralentir leur production et faisant face à une demande exponentielle pour les mêmes molécules, ils ne seront pas à même de fournir la demande et les pays ayant commandé devront trouver d’autres solutions.

Il est donc urgent de ne pas repousser des décisions qui sont nécessaires pour sauver des vies dès aujourd’hui. Les médicaments qui sont actuellement sous tension sont pour leur grande majorité dans le domaine public. Ils ne sont plus sous brevet, et la production de la matière première est possible en France.

La production nationale de ces médicaments et de leur matière première, permettra également d’aider nos voisins européens et des pays du Sud par la suite.

Décider de programmer au niveau national de la production est le meilleur moyen d’éviter un rationnement des matériels médicaux et de protection et une rupture générale des médicaments indispensables à la prise en charge des patients. Ne pas répondre à la pénurie conduirait à de graves pertes de chance pour les patients et aboutirait à des choix de priorisation difficiles et questionnables d’un point de vue éthique.

Nous attendons de notre gouvernement qu’il mette tout en œuvre pour protéger ses personnels hospitaliers indispensables à la gestion de la crise actuelle et qu’il leur donne les moyens d’assurer des soins en préservant la dignité des personnes.

Aujourd’hui, compte-tenu de l’extrême urgence de la situation, seules des actions fortes comme des réquisitions, prises sans tarder, pourraient permettre d’éviter un drame et un scandale sanitaire majeur à notre pays. 

C’est la raison pour laquelle nous avons saisi en urgence le Conseil d’Etat afin qu’il décide des mesures nécessaires pour assurer la dignité des personnes et la sécurité sanitaire du pays.

En parallèle, il va de soi qu’une telle action devra être coordonnée à l’échelle européenne pour garantir la sécurité sanitaire de la population.

Act Up-Paris

ADELICO (Association de défense des libertés constitutionnelles)

Collectif Inter-Hôpitaux

Collectif Inter-Urgences

Syndicat CNI – Coordination nationale infirmière / interprofessionnelle

Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament

[1] 1 Les requérants sont des personnes individuelles, ainsi que Act Up-Paris, ADELICO, le Collectif Inter-Hôpitaux, le Collectif Inter-Urgences, la Coordination nationale des infirmières, l’Association des Victimes, Malades et Impactés du Corona Virus. L’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament soutient la démarche.

TRIBUNE: La santé tuée par la finance

Orientation générale des politiques industrielles dans le secteur santé

D’après le contrat de filière des Industries et Technologies de Santé, le discours officiel des acteurs de la santé publique (1) affirme que les Industries de Santé représentent une valeur ajoutée économique et sociale considérable pour la France, comme sources d’innovation, de croissance et de compétitivité. Si le document détaille soigneusement en quoi les « projets structurants » présentés créent une valeur économique, mettant en avant les 90 milliards de chiffre d’affaires et les 35,6 milliards d’euros provenant de l’exportation, la valeur ajoutée sociale est à peine mentionnée dans l’introduction, et les besoins de santé des populations complètement oubliés.

En juillet 2018, lors du Conseil économique des Produits de Santé (CEPS), le gouvernement a garanti aux plus grands groupes pharmaceutiques une croissance de 3 % de leur chiffre d’affaires sur les molécules innovantes. En 2019, plus de 600 millions d’euros de Crédit d’Impôt Recherche sont alloués aux industriels privés au titre de la recherche pour la santé. C’est dire comme il fait bon investir dans l’hexagone en matière d’industrie pharmaceutique.

Le cas Sanofi

Dernière multinationale d’origine française, fleuron de la recherche pharmaceutique française, Sanofi dit vouloir bâtir une compétence scientifique forteet un portefeuille de molécules en interne, qui mèneraient au développement de médicaments les plus innovants pour les patients. Dans le même temps, on assiste depuis 20 ans à une réduction impressionnante de la diversité de ses activités de recherche et de production.

Les arguments avancés par la direction de Sanofi pour étayer sa stratégie sont ceux communs à tous les décideurs, des industriels aux politiques : la nécessité de « s’adapter » à la mondialisation au nom du profit financier.

Une entreprise privée florissante…

 4egroupe pharmaceutique mondial, avec plus de 100 000 collaborateurs dans le monde, Sanofi a généré 35 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2018 et engrangé 6,8 milliards d’euros de bénéfice net. Le groupe affiche une marge nette de 20 % sur les ventes et consacre chaque année entre 5 et 6 milliards d’euros à rémunérer ses actionnaires : palmarès de nature à faire pâlir bien des industriels.

2,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires et plus de 15 % de croissance ont été réalisés l’an dernier en Chine, devenu le deuxième marché mondial du groupe français derrière les Etats-Unis et devant la France, marché stratégique de premier plan pour l’entreprise tricolore.

 …bénéficiant en outre des deniers publics

 Chaque année, depuis dix ans, l’entreprise pharmaceutique Sanofi perçoit de l’État entre 120 et 140 millions d’euros via le Crédit Impôt Recherche (CIR de 130 millions en 2018).

Sanofi est partie prenante du programme gouvernemental «Technologies de Rupture dans la Bioproduction»(2), qui vise à développer des technologies nouvelles dans le domaine du développement biologique et de la bio-production. 800 millions sont alloués à ce programme par l’Etat : Sanofi recevra sa part.

Et pourtant  

 En 20 ans, le fleuron de l’industrie pharmaceutique française a été presque entièrement démantelé. De fusion-acquisition en OPA puis de plans d’économie en plans de restructuration, les centres de recherche pharmaceutiques des différentes entreprises  absorbées par le groupe au fil des années : Roussel-Uclaf, Rhône-Poulenc, Delagrange, Delalande, Synthélabo, Sanofi … sont en voie d’extinction irréversible.

De 15 centres de recherche, il y a 20 ans, il n’en reste plus que 4. De la vingtaine d’axes de recherche travaillés, il n’en resterait qu’un seul réellement travaillé en France (oncologie et immuno-oncologie). Des 6300 CDI français travaillant dans Sanofi en R&D en 2008 il n’en resterait au mieux que 3500 avec le dernier plan annoncé en juin (3). En un an, dans les différentes activités du groupe, 5 plans sociaux se sont succédé, entraînant la suppression de plus de 1500 emplois.

Au-delà des licenciements

 Pour 2020, le budget prévisionnel de la R&D est en baisse de 4 % par rapport à l’année 2019. La décision d’abandon de certains axes de recherche ou l’externalisation d’activités entraînent non seulement la fermeture de sites mais aussi, parfois, la destruction de l’outil  industriel, notamment à Montpellier, où le pilote de développement chimique a été rasé sans avoir jamais été utilisé : perte sèche d’un investissement  de 120 M€.

Plus grave encore : cette débandade cause des pertes de savoirs et de compétences difficilement rattrapables.

Ces choix posent un double questionnement quant aux stratégies mises en œuvre pour «bâtir une compétence scientifique forte » et quant à l’usage fait de l’argent public. Comment tolérer que le CIR soit clairement utilisé par Sanofi pour financer les plans de restructuration et non pour développer la recherche et l’emploi scientifiques ?

La perte des savoir-faire et du patrimoine de la recherche

 Les restructurations, les fermetures de centres de recherche, les suppressions d’emplois se font sans transfert des savoir-faire : soit, dans le « meilleur » des cas, les compétences restantes sont déplacées vers d’autres lieux, avec nécessité de reconstruction, soit elles sont transférées sur d’autres activités de recherche, avec nécessité de tout réapprendre, avec des budgets de formation limités. Quelques exemples : recherche anti-infectieuse antibactérienne, antifongique, antivirale abandonnée en 2002 en région parisienne, réimplantée en 2008 à Toulouse, puis transférée à Lyon en 2015 suite au désengagement total de Sanofi du site de Toulouse, pour être bradée à Evotec en 2018 ; en cardiologie, recherche abandonnée en 2010, puis reprise en 2015 et arrêtée en 2019 faute d’avoir conquis le marché américain, le plus rentable ; en immunologie : recherche abandonnée en 2010 à Montpellier, reprise à Vitry, sans transfert d’expertise.

Des activités essentielles dans le développement d’un médicament : développement chimique, études de toxicologie réglementaires BPL, pharmacovigilance, ainsi qu’une partie du département des sciences translationnelles (4)… sont sous-traitées ou externalisées, laissant échapper du même coup les compétences internes du groupe  – et conduisant à la fermeture d’un site de recherche, celui d’Alfortville..

 La perte d’axes de recherche indispensables

 Sont abandonnées les recherches sur de nouveaux antibiotiques pour combattre les maladies infectieuses, alors que les résistances aux bactéries deviennent une grave menace pesant sur la santé mondiale. Egalement abandonnées les recherches sur l’insuffisance cardiaque, sur la maladie d’Alzheimer et bientôt celle de Parkinson, où les besoins thérapeutiques sont pourtant très criants, et aussi les recherchesconcernant les pathologies endocriniennes et métaboliques, ou encore des maladies qui sont de véritables fléaux en Afrique.

Un tel gâchis est la conséquence des plans d’économie successifs et de stratégies à court terme adoptées en fonction des marchés financièrement les plus avantageux. Sanofi se vante de la 25ème année consécutive de l’augmentation de son dividende, obtenue en sacrifiant ses forces internes.

Seuls restent les axes de recherches financièrement ultra-rentables

 La Direction de Sanofi entend se concentrer en France sur les maladies chroniques, qui génèrent 80% des dépenses de santé mondiales, en particulier sur l’axe oncologie et immuno-oncologie, où la perspective financière est la plus élevée : le marché de la cancérologie croît de 10 % par an et pourrait atteindre 200 milliards de dollars en 2022.

Le portefeuille de R&D est orienté vers toujours plus de molécules biologiques (anticorps), celles-ci étant des plus rentables financièrement … mais ne permettant pas à terme de traiter toutes les pathologies.Stratégie qui pose la question, entre autres, du devenir de l’outil industriel orienté vers la production de principes actifs d’origine chimique.

L’axe des vaccins, hautement rentable, est conservé : support essentiel de la prévention, le vaccin reste cependant destiné aux pays dits riches, et inaccessible pour nombre de  populations les plus démunies, les plus directement concernées.

Conséquences

La grande majorité des autres groupes pharmaceutiques appliquent la même stratégie, à savoir la focalisation sur les maladies où la rentabilité est la plus élevée. La compétition va être féroce et la réduction des axes de recherche et de production est suicidaire pour le potentiel scientifique et industriel de Sanofi en France.

Ainsi Sanofi, comme les autres grands labos, se désengage de la production des principes actifs de médicaments essentiels, d’intérêt thérapeutique majeur, jugés moins rentables, avec pour conséquence la multiplication des ruptures (corticoïdes, antibiotiques…).

Cette stratégie à court terme, dictée par des intérêts exclusivement financiers, a déjà une incidence sur l’accès aux médicaments, trop chers ou manquants, pour une partie de la population, et aura un impact à long terme sur le développement de médicaments indispensables, notamment en cas d’épidémie ou pour soigner les nouvelles maladies d’origine environnementale.

L’abandon de la recherche et du développement de médicaments pour les pathologies considérées comme « non ou peu rentables » par les industriels fait que certaines maladies ne pourront bientôt plus être soignées.

Ainsi une partie de l’humanité est-elle sciemment condamnée…

Pouvons-nous rester spectateurs de cette entreprise de destruction ? Il est grand temps, pour les citoyens et les pouvoirs publics, d’arracher la chaîne du médicament, de la recherche à la mise à disposition de patients, à l’emprise mortifère de la finance, pour la reconstruire dans des pratiques respectueuses du partage des savoirs et du droit de tous les humains à la santé. L’enjeu est la survie de l’humanité.

Signé : Manifeste pour une appropriation sociale du médicament

www.medicament-bien-commun.org

(1) d’après le dossier de presse « signature du contrat de filière des Industries et Technologies de Santé » – Conseil national de l’industrie – 4 février 2019

(2)  La tribune ; Plan Deep Tech – Sylvain Rolland ;  30/01/2019

(3) le 19 juin 2019, le groupe pharmaceutique a annoncé la suppression de 466 de postes en France et en Allemagne dans son organisation de recherche & développement, dont 299 postes sur les sites de Vitry/Alfortville dans le Val-de-Marne, et celui de Chilly-Mazarin dans l’Essonne.

 (4)  Sciences translationnelles : discipline scientifique émergente de développement d’applications cliniques pour aider à la validation d’un médicament à partir de candidats médicaments.

 

 

CONTRETEMPS N°42 DOSSIER: Le médicament un bien commun!

Dans le domaine du médicament et de la santé, périodiquement des scandales éclatent dans le champ médiatique, voire judiciaire…
Aujourd’hui il s’agit de la pénurie de certains médicaments : des patients se voient privés de plusieurs remèdes vitaux (ces cas ont été multipliés par 12 depuis 10 ans!
Comment expliquer cela, alors que les grands groupes pharmaceutiques sont parmi les plus puissants de l’économie mondiale et génèrent des profits faramineux?
Quelles relations, trop souvent occultées, avec les choix stratégiques des directions et des actionnaires de Big pharma?

Tout le dossier: www.lesdossiers-contretemps.org

SOMMAIRE

Danielle Montel, Francis Sitel, À votre santé !
Manifeste Pour une appropriation sociale du médicament
Daniel Vergnaud, Libérer le médicament du brevet
et de la domination des Big Pharma
Éliane Mandine et Thierry Bodin, Recherche et finance :
une dangereuse liaison
Eliane Mandine et Thierry Bodin, Prix du médicament :
distinguer le vrai du faux !
Éliane Mandine, Les génériques : médicaments non-brevetés
ou médicaments low cost ?
Annick Lacour, Essais cliniques et pharmacovigilance
Michel Mourereau, Le sang humain n’est pas une marchandise…
Thierry Bodin et Bernard Dubois, Ruptures de médicaments
et de vaccins
Emmanuel (Manolis) Kosadinos, La marchandisation du cerveau
Didier Lambert, co-président de E3M, La controverse
sur l’aluminium vaccinal. Un exemple de la mise sous influence
par l’industrie pharmaceutique du domaine public
Pascale Brudon, Le médicament dans la mondialisation :
40 ans de luttes
Fabien Cohen, Entre enjeux économiques et enjeux de santé publique.
L’Europe et le médicament

Sanofi: déclaration des élus du comité d’entreprise européen

2 juillet 2019

Après des centaines de postes supprimés en Europe par les plans de restructuration des activités industrielles, commerciales et fonctions supports en cours : Convergence, Horizon 2020, SCCOPE, la Direction du Groupe Sanofi informe le Comité d’Entreprise Européen d’un nouveau projet d’organisation de la Recherche & Développement en Europe. La Direction justifie la restructuration de son activité de recherche et développement comme un «recentrage de ses efforts d’innovation vers ses aires thérapeutiques les plus stratégiques».
En 20 ans, ce qui constituait le fleuron de la recherche pharmaceutique française et européenne (Hoechst, Roussel-Uclaf, Rhône-Poulenc, Aventis, Sanofi, Synthélabo, Delagrange, Delalande, Zentiva, Chinoin,…) a été presque entièrement démantelé.

En France, de 17 centres de R&D il y a 20 ans, il n’en reste plus que 5. Par rapport aux multiples axes de recherche qui étaient travaillés en France, il n’en resterait plus que trois : oncologie, immuno-oncologie et vaccins. L’Allemagne connaît une situation comparable à celle de la France, alors qu’en Hongrie, Italie, Espagne et Royaume-Uni, les activités de R&D ont totalement disparu.
Voici quelques exemples récents des orientations dites «stratégiques» de Sanofi qui s’accompagnent de suppressions d’emplois et de perte d’expertises :
° Novembre 2018 : une réorganisation est annoncée dans les fonctions commerciales en Italie : 75 postes supprimés.
° Décembre 2018 : une réorganisation est annoncée dans les fonctions support: 700 postes supprimés en France, 142 en Allemagne.
° Décembre 2018 : un projet de transfert de salariés vers le sous-traitant informatique Cognizant est annoncé dans certains métiers de l’informatique : 80 postes supprimés en France.
° Mars 2019 : une réorganisation est annoncée dans les fonctions commerciales : 640 postes supprimés en Europe, principalement en France et en Allemagne.
° Mars 2019 : une réorganisation est annoncée dans la Supply Chain : 100 postes supprimés en Europe.
° Mars 2019 : délocalisation vers Barcelone des fonctions centrales de la Supply Chain : 12 personnes impactées.
° Avril 2019 : délocalisation de certaines fonctions support vers la Hongrie et externalisation.
° Juin 2019 : une réorganisation est annoncée en R&D : 299 postes supprimés en France et 168 en Allemagne.
Rappelons aussi la vente de Zentiva à Advent International avec environ 2500 postes supprimés en Europe au 2ème semestre 2018.
Mais il n’y a pas que des suppressions et des délocalisations, il y a aussi les allers-retours dans les choix des aires thérapeutiques :
A) Recherche Anti-infectieuse Antibactérienne, Antifongique, Antivirale :
– Abandon en 2002 à la suite de l’OPA de Rhône-Poulenc sur Roussel-Uclaf.
– Reprise d’une recherche dans cet axe à Toulouse en 2008 dans Sanofi suite à nos arguments pour développer cet axe répondant à des besoins majeurs dans de nombreux pays.
– Décision de Sanofi de vendre les activités scientifiques de Toulouse en 2013, l’axe anti-infectieux est transféré à Lyon où, affirme la Direction, il y aura des synergies avec Sanofi Pasteur. Environ 80 salariés sont transférés de Toulouse, Montpellier et Vitry en 2014-2015.
– Décision en 2018 de se séparer de cet axe de recherche comprenant une centaine de salariés par une vente à l’entreprise Evotec, avec pour argument que les anti-infectieux ne sont plus une priorité pour Sanofi.
B) Recherche en Diabète et Cardio-Vasculaire :
– Fermée en 2010 à Toulouse.
– Réintroduite en 2015 à Chilly-Mazarin après l’acquisition d’une molécule.
– Abandonnée à nouveau en 2019.
C) Recherche en Neurologie :
– Recentrages sur des maladies neuro-dégénératives rares et abandon de tous les autres axes de recherches.
D) Recherche en Oncologie :
– Arrêt de la recherche à Montpellier en 2010, recentrage uniquement sur Vitry.
– Sanofi annonce vouloir se recentrer sur cet axe en 2019 alors que les expertises de 2010 ont disparu.
Et tout cela se passe dans un Groupe qui a fait en 2018 un chiffre d’affaires de 34,5 milliards d’euros et un bénéfice de 6,8 milliards d’euros, Groupe qui se félicite de sa Responsabilité Sociale d’Entreprise (RSE) !
Ces restructurations sont d’autant plus inacceptables que Sanofi perçoit chaque année entre 120 et 130 millions d’euros de crédit d’impôt du gouvernement français, normalement pour développer la recherche en France et les collaborations en France et en Europe. Où est l’éthique de Sanofi quand cet argent est utilisé pour financer les plans de restructuration et saborder sa R&D?
Outre le côté scandaleux d’un point de vue moral, il est alarmant de constater qu’avec l’externalisation à outrance, Sanofi se met soi-même en danger vis-à-vis du devoir de vigilance.

Nous, élus du Comité d’Entreprise Européen, demandons l’arrêt de ces plans massifs de suppressions de postes et de perte de compétences. Nous considérons que ces orientations stratégiques erratiques menacent sérieusement l’emploi pour l’ensemble des sites et des activités en Europe aussi bien en R&D que dans l’industriel.
Ces désengagements de Sanofi représentent un danger pour notre responsabilité sociale en matière de santé publique.

Ruptures de médicaments et de vaccins

Thierry Bodin et Bernard Dubois (*)
(*) Thierry Bodin est statisticien, militant syndical.
Bernard Dubois est cadre assurance qualité, militant syndical.

Combien sont-ils ces patients atteints de pathologies incurables en attente d’un traitement issu de la recherche ? Une attente certes terrible, mais compréhensible quand la recherche est menée et financée. Leur impatience légitime est soumise à la seule rude épreuve du temps de la découverte dans le respect des « règles de l’art ».
Mais dans quel état d’esprit et de souffrances ajoutées sont-ils quand ils entendent :
° Que les laboratoires ne s’intéressent pas à leurs maux pour cause de marché restreint, ou parce que l’axe de recherche n’étant pas estimé suffisamment rentable il est abandonné (ainsi du domaine des anti-infectieux)?
° Que la recherche publique manque de tout et se vend aux laboratoires privés pour survivre?
° Que leur espérance de vie dépend de dons défiscalisés de particuliers ou d’entreprises?
° Que les services publics qui les prennent en charge sont fermés ou privatisés, et dans tous les cas en sous-effectif et en sous-investissement ?
Des situations dramatiques, injustes, voire criminelles ! Qui invitent à corriger la réponse politique…
Et que dire quand le traitement existe et qu’il n’arrive pas jusqu’au patient?

Rupture de stocks…
On parle de rupture de stock, comme on l’entend parfois dans les commerces de la grande distribution. Dans ce cas c’est pour le client un désagrément, et pour le commerçant une faute grave d’avoir laissé le marché à la concurrence. Or, pour le médicament, le constat est indéniable : dans notre pays et dans le monde, il y a bien des ruptures et celles-ci sont en augmentation.
Quand on parle de pénurie, ou de rupture, il faut se poser la question d’où vient-elle?
• D’une augmentation de la demande?
• D’un manque de capacité?
• De problèmes de qualité?
• D’une volonté de maintenir des ruptures créées pour maintenir des prix élevés de la part de différents acteurs?
Elles résultent pour beaucoup de la stratégie financière des laboratoires pharmaceutiques et des choix industriels qui en découlent.

Les raisons évoquées pour expliquer les ruptures sont de plusieurs types :
• Des problèmes d’approvisionnement de principes actifs. Ils sont liés à la stratégie d’externalisation de la production des principes actifs chimiques, le plus souvent dans des usines en Chine ou en Inde où les problèmes sont fréquents (qualité insuffisante, production stoppée pour de multiples raisons…).
• Des problèmes environnementaux. Touchant aussi bien notre pays, pour un non-respect des normes environnementales (c’est le cas de Sanofi pour son usine de Mourenx), que d’autres usines dans le monde, ils conduisent à un arrêt des installations.
• Des problèmes dans les usines de production : capacité insuffisante, problème de qualité des principes actifs ou des formulations pharmaceutiques internes (médicaments, vaccins…). Ils surgissent régulièrement et sont attribuables à plusieurs facteurs : investissements insuffisants, maintenance de moins en moins préventive ce qui conduit à des arrêts de production, moyens humains insuffisants au regard des procédures à suivre et des volumes à produire, et perte d’expertise.

Les stratégies de l’industrie pharmaceutique
Depuis quelques années, l’industrie pharmaceutique veut augmenter sa rentabilité et recherche en permanence dans l’industriel tous les gains de productivité possibles. Elle met en place des méthodes d’organisation et de suivi de la production inspirées par l’industrie automobile : indicateurs des arrêts de production et des causes, recherche des micro-temps libres des salariés pour caler des tâches supplémentaires en temps masqués (Total Productive Maintenance, Lean management, etc.). Toutes ces méthodes visent à réduire les effectifs en augmentant les opérations actives ou de contrôles sur le personnel restant. Elles s’affranchissent volontiers des bonnes pratiques de fabrication du Code de la santé publique. Elles aggravent la fatigue nerveuse et physique du personnel, ce qui augmente le taux d’absentéisme et le recours à l’intérim.
En outre, les restructurations en cascade, avec leur corollaire d’abandons ou de transferts de production, ont des conséquences majeures. Déplacer des machines, ou fabriquer un même produit sur d’autres équipements, n’est pas simple si les savoir-faire ne sont pas transférés. À cela s’ajoutent les aspects réglementaires, telle la mise à jour des dossiers pour les autorités sanitaires (qualifications initiales et opérationnelles, validations, états des lieux, dossiers de formation et d’habilitation). Ces mises à jour réglementaires sont longues et peuvent exposer les sites à des remarques de la part de ces organismes (ANSM, FDA…)
Ces perturbations régulières de l’outil industriel sont souvent accompagnées de suppressions de postes. Ces baisses d’effectifs sont aveugles du point de vue des pertes de compétence. À quoi s’ajoutent un manque de formation interne et un recours massif à l’emploi précaire (intérimaires/CDD), voire à des prestataires externes sur des postes permanents. Cela nuit à la qualité et à l’efficacité de la production des médicaments. En France, ces salariés, une fois formés, sont remerciés après 18 mois, par refus de les embaucher en CDI. De nouveaux sont embauchés. C’est un turn-over perpétuel de salariés précaires !
Dans les usines de production externe, des problèmes de qualité.
Les usines sous-traitantes sont souvent des usines vendues par ces grands laboratoires avec un contrat de production de 3 à 5 ans de médicaments dudit laboratoire. Pour ne citer qu’eux, Pfizer, Sanofi ont modifié par leur restructuration le tissu industriel pharmaceutique français et européen en aidant à l’implantation de façonniers aux moyens considérablement inférieurs puisqu’ils vivent des productions laissées par ces grands laboratoires. Ce sont souvent des petites productions, avec des saisonnalités fortes et souvent difficiles à fabriquer. Autant de critères qui nuisent à la productivité.
Les sous-traitants sont conduits au fil du temps à une dégradation de l’investissement, à des efforts coûteux en matière de maintien de la qualité des productions, et inévitablement à des ruptures.

Des problèmes de distribution
Les laboratoires mènent souvent une politique de stocks minimum, ce qui accroît les risques de rupture. Certains laboratoires assument ces politiques de stocks de bas niveau et communiquent sur la mise en place d’une gestion réduite et cadencée des commandes clients. Ces phénomènes sont accentués lors de fermetures ou d’externalisation de sites de distribution. Les sites industriels sont également soumis à la même rigueur de stocks bas par la mise en place d’indicateurs multiples, dont l’un est le suivi du « temps de cycle », à savoir le temps passé à l’usine entre la réception et l’expédition des principes actifs et excipients (ces stocks intermédiaires sont considérés comme des coûts). En cas de problème important, il y a rupture.

La finance ou la santé !
En fait c’est toute la chaîne du médicament de la recherche à la distribution qui est fragilisée par la stratégie financière des laboratoires pharmaceutiques. En production/distribution, la politique de flux tendu, de baisse des coûts, avec moins de moyens humains et des réorganisations permanentes, ne peut qu’engendrer des ruptures.
Face à ce constat, en France, la loi dite « Santé » de 2016 a procédé à un renforcement de l’arsenal juridique de lutte contre les ruptures d’approvisionnement. Son article 151 a inséré dans le Code de la santé publique une définition des MITM (médicaments à intérêt thérapeutique majeur). Des spécialités thérapeutiques dont l’indisponibilité représente un danger pour la survie des patients.
Il est normalement imposé aux exploitants d’élaborer et de mettre en place des plans de gestion des pénuries (PGP) destinés à prévenir et pallier une rupture de stock sur un MITM. Les laboratoires rechignent, cherchent à se soustraire à leurs obligations et les ruptures continuent. En fait ils sont favorables à une solution de financement par la collectivité. Par exemple via une revalorisation du prix des médicaments anciens. Certes, ce n’est pas absurde au vu du décalage croissant avec le prix des nouveaux médicaments (qui ne rendent pas toujours un aussi bon service médical). Pourtant, au-delà de tel ou tel produit dont la fabrication n’est plus rentable, la plupart des laboratoires ont grâce à leurs autres productions des moyens amplement suffisants pour maintenir et garantir ces fabrications. C’est pourquoi des mesures qui pénaliseraient fortement les laboratoires qui refuseraient de répondre à leurs obligations de santé publique sont tout à fait envisageables et souhaitables.

Reste qu’un changement de système serait bien plus efficace !
Les multinationales pharmaceutiques sont gérées comme d’immenses machines à profit au service exclusif de la production de dividendes pour les actionnaires qui n’ont pour la plupart aucune idée sur le comment ils s’enrichissent. Comme le dit le dicton « il fait bon vivre à ne rien savoir ». Il n’en demeure pas moins vrai que ces entreprises ont les moyens d’organiser un cercle plus vertueux de la recherche à la distribution. Mais ils n’en ont nullement l’intention.
On sait à quel point les agences de notation, comme Standard and Poor’s ou Moody’s, ont un effet délétère sur les pays. On sait moins qu’ils ont le même impact sur les entreprises, les notes attribuées conditionnant l’accès au crédit : plus la note est basse, plus les taux d’intérêts sont élevés. Ces agences surveillent également les passifs sociaux des entreprises, elles considèrent que les engagements statutaires à long terme vis-à-vis du personnel (primes d’ancienneté, de départ à la retraite, gratification, financement des systèmes de prévoyance et de soins de santé des salariés et des anciens salariés etc.) sont autant de frein à l’attractivité des investisseurs. C’est aussi pour cela que se développent les contrats précaires au mépris du droit de travail et de la gestion des compétences et des habilitations au poste normalement vérifiées par les agences réglementaires sanitaires et exigées par le Code de la santé publique.

Les entreprises pharmaceutiques mènent une stratégie financière rigoureuse, elles pratiquent un lobbying puissant à tous les niveaux de la société, elles exigent beaucoup des femmes et des hommes salariés, sous-traitants, service publics, personnel politique local ou national, au service de sa production de dividendes. Mais le seul retour à la collectivité qu’elles pratiquent volontiers c’est le mécénat, ou le caritatif via leurs fondations, à condition que cela génère de la défiscalisation.
Il est grand temps que ce bien commun qu’est le médicament au service d’un besoin fondamental comme la santé soit exfiltré des mains des profiteurs.
« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », disait Rabelais. La finance n’est pas une science, quant à la production de médicament elle fait tout au long de son élaboration appel à de multiples savoirs scientifiques.