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OMS, nous aurons besoin d’un système international solide, plus démocratique

Entretien avec Pascale Brudon

Pascale Brudon, ancienne fonctionnaire internationale de l’Organisation mondiale de la santé, a occupé plusieurs postes ayant trait à l’élaboration et la mise en œuvre de politiques de santé publique et de politiques pharmaceutiques dans différents pays.

On peut lire son article « Le médicament dans la mondialisation : 40 ans de luttes », dans ContreTemps n° 42, dossier « Le médicament, un bien commun ».

ContreTemps : En 2003, au Vietnam, vous avez été, en tant que représentante de l’OMS, au cœur de la première épidémie d’un coronavirus, le SRAS. Cette épidémie a alors été enrayée assez rapidement. Comment cela a-t-il été rendu possible ?

Pascale Brudon : Très brièvement reprenons un court historique qui permettra de mieux comprendre les succès de 2003 et de comparer hier et aujourd’hui. Les dates sont importantes. Le 10 février 2003, le bureau de l’OMS en Chine reçoit un mail faisant état « d’une maladie contagieuse étrange qui a fait plus de 100 morts dans la province de Guangdong en l’espace d’une semaine », ce qui est entériné le lendemain par les autorités de la province qui considèrent qu’aucune mesure spéciale n’est nécessaire. Le 14, le ministère de la santé chinois informe officiellement l’OMS que ce qui s’est passé à Guangdong est sous contrôle : « circulez, il n’y a rien à voir ». Le 17 février, l’OMS demande plus d’information et propose son aide. Réponse du ministère : ne vous inquiétez pas, nous sommes presque certains qu’il s’agit d’un épisode de chlamydia. L’OMS continue d’être vigilante et très mobilisée, l’immense crainte étant que nous soyons face à une flambée de H5N1, la grippe aviaire que tout le monde redoute. Nous saurons beaucoup plus tard que cette pneumonie atypique qui portera le nom de SRAS avait débuté à la mi-novembre.

La maladie inconnue quitte la Chine. Le 21 février un médecin de Guangdong infecte 17 personnes qui comme lui séjournent à l’hôtel Métropole à Hong Kong. Quatre d’entre elles vont être le point de départ de foyers qui se développeront dans les jours suivants au Canada, en Chine, à Hong Kong, à Singapour et au Vietnam.

Au Vietnam ce sera un homme de 48 ans qui avait voyagé en Chine et qui avait séjourné à l’hôtel Métropole qui apportera la maladie dont il mourra quelques semaines plus tard. Il est hospitalisé le 26 février à l’hôpital français de Hanoi, qui très vite appelle mon bureau. Et puis tout s’enchaîne, le docteur Urbani se rend à l’hôpital régulièrement. Nous informons notre bureau régional, le siège à Genève et le gouvernement vietnamien de cette forme sévère et inconnue de pneumonie, 8 jours après l’arrivée du patient, 12 soignants sont malades, il faut agir vite. Les personnes malades sont isolées, l’hôpital limite les admissions, on met en place un suivi des contacts, le personnel se protège (masques, lunettes, etc.), mais il faut convaincre le gouvernement de la gravité de la situation pour pouvoir préparer le pays à cette maladie dont on ne connaît toujours pas l’agent pathogène. Le 9, Carlo Urbani et moi réussissons à convaincre gouvernement et parti de s’investir pleinement dans la lutte. Une équipe internationale envoyée par l’OMS arrive à partir du 11 mars. Elle restera 2 mois et contribuera à la meilleure connaissance de l’agent pathogène (des réunions ont lieu tous les jours et les informations et échantillons sont envoyés à Manille et Genève pour y être analysés dans des réseaux de centres de recherche et de labos) et à la préparation de l’ensemble du Vietnam.

Cette histoire explique en partie comment l’épidémie a été enrayée au Vietnam : d’abord la rapidité a été la caractéristique principale de la réponse vietnamienne ; la rapidité de l’hôpital français à appeler l’OMS, la réponse rapide de l’OMS et du gouvernement. Et puis la mise en place des mesures de contrôle de l’infection : détection des cas (sur les symptômes en l’absence de tests), isolement des malades, fourniture de matériel de protection pour le personnel soignant et les familles, recherche et suivi des contacts, et aussi directives pour le contrôle et la surveillance du SRAS aux équipes de santé provinciales et de district ainsi qu’aux autorités portuaires, établissement d’une hot line 24 h/24, information du public, etc.

Tout a été bien fait, mais il ne faut pas nier que nous avons eu de la chance, le premier malade est arrivé à Hanoi et s’est rendu dans une structure assez bien organisée. Le SRAS, comme le SRAS Cov 2, prend l’avion et le trafic était beaucoup moins dense en 2003 ! Je ne sais pas ce qui ce serait passé s’il était arrivé à pied de Chine…

Une telle urgence ne peut pas se gagner sans un engagement politique au plus haut niveau. Le gouvernement et le parti ont été pleinement engagés à partir du moment où ils ont compris les enjeux sanitaires, sociaux, économiques et aussi politiques que représentait cette maladie inconnue pour leur pays. Dans un pays comme le Vietnam, une fois la décision d’agir prise le reste suit, j’ai pu voir cela pour d’autres problèmes de santé que j’ai eu à traiter avec le gouvernement, le SIDA par exemple. Ce succès est aussi celui de l’OMS, de cette implication technique et politique, de cette collaboration et coordination sans faille à tous les niveaux.

Réussir dans une épidémie c’est une vision stratégique claire, des capacités d’anticipation, des compétences scientifiques et logistiques (l’intendance doit suivre, les masques, les échantillons, etc.), de la transparence, de la mobilisation du public et une collaboration de l’international au local… À l’époque tous les États ont accepté de vivre pendant quelques temps sous l’égide de l’OMS. Les souverainismes, les nationalismes, les batailles d’ego n’ont rien à faire dans la lutte contre une épidémie.

CT : Récemment vous avez écrit à propos de cet épisode avec la volonté de rendre hommage au docteur Carlo Urbani, pourquoi dans les circonstances actuelles cela vous est-il apparu nécessaire ?

Pascale Brudon : Carlo Urbani est mort le 29 mars 2003 de la maladie qu’il avait contribué à découvrir. Chaque année, cette date si dramatique et si présente dans ma mémoire me fait resurgir tous les souvenirs de ces années où nous avons travaillé ensemble et de ces jours où nous avons uni nos forces jusqu’au moment où il a été hospitalisé.

Face à ce qui se passait en Italie et ailleurs en mars dernier, devant ces pays dépassés par une autre épidémie (elle aussi provoquée par un virus de la même famille que le SRAS), ces hommes politiques sans vision, cette santé publique muette, ces hôpitaux obligés de pallier les manques des États, ce personnel de santé qui mourait des conséquences des politiques d’austérité, j’avais un sentiment de désespoir… Non, Carlo ne peut pas être mort pour rien, le monde ne peut pas avoir à ce point oublié les leçons du passé, ne pas avoir entendu les avertissements de tant de chercheurs et d’organisations de toutes sortes, et ne pas avoir lu tous ces rapports sur la pandémie à venir, dont le dernier en date « Un monde en péril »(septembre 2019).

Je voulais à travers son histoire montrer le rôle parfois un peu oublié de Carlo dans cette épidémie et réaffirmer la place des valeurs dans notre lutte contre les maladies. Les interventions décisives et déterminées de Carlo ont très certainement sauvé des vies au risque de la sienne. Il a été la première personne dans le monde à reconnaître la signification des évènements qui se déroulaient sous ses yeux. Il a été un grand médecin, grâce à sa persévérance, à ses connaissances scientifiques toujours au fait des nouvelles recherches et de ce qui se passait dans le monde dans le domaine des maladies infectieuses, à sa pratique et à son amour de la clinique et à sa capacité d’observation et de diagnostic, il a été capable de très vite mettre en place des interventions efficaces, de donner une définition de cas de cette maladie inconnue et de comprendre les modes de transmission, le temps d’incubation, ce qui a fait faire un bond dans la connaissance du virus, la prévention et le traitement du SRAS. Enfin, Carlo avait un engagement sans faille auprès de ceux qui souffrent, et un courage très grand pour affronter les dangers. Il savait que ce qu’il faisait était dangereux mais il n’a jamais hésité. Il a montré pendant cette brève mais si longue période qu’il était un homme courageux.

De nombreux Vietnamiens, les Nations unies, la communauté internationale ont salué cet homme si discret qui avait fait tant pour eux et pour le monde. Le Vietnam lui a donné à titre posthume la plus haute distinction vietnamienne, « la médaille de l’ordre de l’amitié ». Cette victoire sur un fléau potentiellement très dangereux, nous la devons aussi à Carlo Urbani. Il mérite bien plus qu’un hommage.

CT : Nous sommes en 2020, un autre coronavirus provoque une pandémie dont on voit qu’on ne parvient pas à la stopper et qui provoque une crise sanitaire mondiale totalement inédite. Est-ce parce ce que ce nouveau virus n’a rien à voir avec le SRAS, ou parce que les leçons de 2003 ont été perdues ?

Pascale Brudon: Le virus dans les 2 cas est un coronavirus, il vient probablement du même réservoir : les chauves-souris, même si l’hôte intermédiaire n’est pas le même. Ils viennent tous les deux de Chine, pays qui en 2002 et en 2019 a caché les premiers cas à l’OMS et au monde.

Mais ils sont différents dans la mesure où le SRAS 1 était très contagieux et très mortel, alors que le SRAS 2 est extrêmement contagieux et pour le moment beaucoup moins mortel. De plus le SRAS 1 ne devenait dangereux que lorsque les symptômes de la maladie étaient très présents alors que le SRAS 2 est dangereux avant même que les symptômes soient identifiables, soit parce qu’il n’y en a pas, soit parce qu’ils sont très bénins et peu caractéristiques. Donc il est plus difficile à contenir. Autre différence : l’agent pathogène du SRAS 1 était totalement inconnu jusqu’au 22 mars 2003, date où l’université de Hong Kong a annoncé qu’il s’agissait probablement d’un coronavirus, ce qui a été officiellement confirmé par l’OMS le 16 avril 2003, avant cette date pas de tests possibles… Donc avantages et inconvénients des 2 côtés !

Ceci dit, il y a eu une prolifération de rapports et de livres sur les dangers toujours actuels des épidémies, les chercheurs attendaient la grippe aviaire, on a eu un coronavirus. Certains pays se sont préparés, d’autres absolument pas.

Les pays d’Asie du Sud-Est qui ont connu le SRAS et des flambées de grippes aviaires ont gardé le souvenir de ces épisodes et ont immédiatement pris les mesures bien connues de santé publique visant à enrayer la progression de l’épidémie dans leur population et sur leur territoire. Et ces pays continuent à s’adapter remarquablement bien aux inconnues que pose ce virus, ce qui a pour effet que leurs populations ont confiance dans la façon dont la crise est gérée et qu’elles acceptent plus facilement les mesures mises en place. Nous connaissons maintenant ces pays qui n’étaient pas vraiment vus comme des exemples quand le virus est arrivé en Europe, ce sont la Corée, Taiwan, Singapour, Hong Kong, le Vietnam et quelques autres.

Non seulement nos gouvernements successifs n’ont pas anticipé mais ils ne se sont pas préparés à cette crise prévisible en tirant des leçons du passé (agir vite, coordonner, organiser, mobiliser, collaborer). Les mêmes qui prônent une globalisation à outrance n’ont pas intégré dans leurs politiques qu’en 20 ans le monde a changé et que les dangers se déplacent beaucoup plus vite. Nous vivons dans un monde de grande circulation des marchandises et des individus et d’intense trafic aérien. En 2003, le SRAS 1 s’était déplacé en avion mais il y avait beaucoup moins d’avions qu’aujourd’hui. La carte de progression du virus dans le monde en ce début de 2020 est superposable à celle de l’intensité du trafic aérien. Ils n’ont pas non plus voulu voir que la déforestation qui rapproche les chauves-souris des habitats urbains, l’élevage industriel, les routes qui traversent les jungles augmentent dangereusement les risques de transmission des agents pathogènes à l’homme. En fait, l’imaginaire et la médiocrité de nos élites politiques fascinées par la performance, les « premiers de cordée », la « start-up nation », n’ont pas pu intégrer que les épidémies ça arrive, qu’elles peuvent ravager des pays aux technologies de pointe et à la médecine de soins la plus performante, et que les services publics et la santé publique ne sont pas des coûts pour la société mais des investissements.

CT : Vous avez expliqué qu’à l’avenir il y aura d’autres virus, tout aussi voire plus dangereux, mais que cela n’implique pas mécaniquement des épidémies ravageuses comme celle que nous connaissons. Quels sont les facteurs qui amènent à ce pronostic de l’inéluctabilité de l’apparition de nouveaux virus ? Et quels sont les moyens à inventer ou à mobiliser pour bloquer les épidémies qu’ils pourraient entraîner ?

Pascale Brudon: Je ne suis pas une spécialiste des virus ou des épidémies mais pour avoir côtoyé beaucoup de chercheurs pendant le SRAS et la petite flambée épidémique de grippe aviaire qui a eu lieu en décembre 2004 au Vietnam, la question n’est pas qu’il y aura une épidémie, ni même quand, mais cette autre : sommes nous prêts ?

Les épidémies ne sont pas des phénomènes nouveaux, la première dont on soit sûr est la peste du 3e siècle après J.-C., il y a toujours eu des maladies dans lesquelles un agent pathogène passe de l’animal à l’humain. Mais cette tendance augmente : « Entre 2011 et 2018, l’OMS a suivi 1 483 événements épidémiques dans 172 pays. Les maladies à tendance épidémique, entre autres la grippe, le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS), la maladie à virus Ebola (MVE), la maladie à virus Zika ou encore la fièvre jaune, annoncent une nouvelle ère durant laquelle des épidémies à fort impact et à propagation potentiellement rapide seront plus souvent détectées et deviendront toujours plus difficiles à prendre en charge » (« Un monde en péril », page 12).

Tant d’évènements contribuent à la recrudescence des épidémies ! Certains directement, nous en avons déjà parlé, d’autres indirectement : la pauvreté et le manque d’accès aux services de santé de base et à l’eau propre, les changements climatiques, l’augmentation des voyages et des migrations (volontaires ou forcées), les conflits, etc…

Oui nous sommes dans une pandémie et il y en aura d’autres dans le futur. Alors il serait préférable que la prochaine fois nous soyons mieux préparés. Bien sûr il y aura toujours une part d’inattendu, toujours un microbe inconnu, ce n’est pas une raison pour ne rien faire. Il existe un « Conseil Mondial au suivi de la préparation » qui publie un rapport annuel sur l’état de préparation mondial aux situations d’urgence sanitaire. Il analyse les lacunes et propose les mesures les plus urgentes. Le premier rapport est arrivé en septembre, il était assez pessimiste sur l’état de préparation du monde ! Il est disponible sur internet (« Un monde en péril »).

Mais plus largement, notre système économique basé sur le profit, la destruction du monde et les inégalités, nos systèmes de prévention et de soins gravement endommagés par les politiques d’austérité, le rôle de l’État et de nos institutions, notre système éducatif, la place donnée aux citoyens dans la décision, et notre rapport à la nature doivent être questionnés et transformés en profondeur, ce sera la tâche des années à venir.

Mais pour le moment le plus urgent c’est :

° L’absolue nécessité que les vaccins, les médicaments et les technologies liés au Covid-19 (par exemple les tests) soient accessibles à tous et dans tous les pays. Aujourd’hui la plupart des futurs vaccins ou traitements sont couverts par des brevets. Par exemple nul ne sait le prix que l’Institut Pasteur fixera pour les tests de sérologie développés récemment. Voir l’interview de Pierre Charneau dans Libération du 26 avril 2020 : « En revanche, l’Institut Pasteur envisage de le licencier aux laboratoires d’analyses privés, car il a aussi besoin de recettes pour financer ses recherches ! Nul doute que cette licence d’utilisation intéressera le monde entier ». Il faut mettre en place rapidement des mécanismes de mise en commun des produits, des données et des technologies. Plusieurs pays souhaitent utiliser les licences obligatoires (Canada, Chili, etc.) mais il faudrait aller plus loin : l’Union européenne propose de créer au niveau international un pool volontaire pour la propriété intellectuelle et l’OMS s’engage « dans une collaboration historique, mondiale et limitée dans le temps, pour accélérer la découverte et la production de nouvelles technologies de la santé essentielles contre le COVID-19, et pour en assurer un accès universel et juste ». Peut être cette première phase permettra-t-elle de continuer les luttes pour « le médicament bien commun».

° La relocalisation ou le développement en France et/ou au niveau européen de productions indispensables dans le cadre de la pandémie, qu’il s’agisse de matériel de protection, de tests, de produits pharmaceutiques essentiels.

° Le renforcement de la coordination et de la collaboration dans le pays et entre les pays au niveau national et international.

CT : Parmi ces moyens donc, la collaboration internationale. Ce qui amène à s’interroger à propos de l’OMS. Comment expliquer l’efficacité de l’OMS en 2003 face au SRAS, et les difficultés actuelles en réaction au Covid-19 ? 

Pascale Brudon: Il y a eu un affaiblissement général du système des Nations unies et du multilatéralisme, et la capacité d’action des agences onusiennes a beaucoup diminué en dépit du renforcement des règlements internationaux, comme le règlement sanitaire international. Une agence comme l’OMS doit, outre ses fonctions normatives, agir dans un nombre grandissant d’urgences sanitaires, que ce soient des épidémies, des situations de guerre, ou des crises humanitaires. Et ceci avec un budget très insuffisant où les contributions obligatoires des États ne représentent que 20 % du total des contributions. D’autre part les États n’ont jamais donné les pleins pouvoirs à l’OMS, qui lui permettraient de réellement coordonner et standardiser les réponses à une épidémie.

Il faut aussi constater que la capacité de leadership du Directeur général de l’OMS est importante. À l’époque du SRAS 1, la directrice générale de l’OMS le Dr Gro Brundtland, qui avait été Première ministre de Norvège et également à l’origine de la Conférence de Rio de 1992 sur l’environnement et le développement, était capable par ses compétences, ses réseaux, et son prestige international de mobiliser le monde entier. Elle faisait fi des oppositions des États, que ce soit le Canada ou la Chine. Probablement elle outrepassait le mandat de l’OMS mais au final en 2003 l’OMS est sortie victorieuse, ce qui n’a pas empêché quelques années plus tard à une coalition d’États menée par le Brésil, la Chine, l’Inde et la Russie de refuser des pouvoirs accrus pour l’OMS. Le succès obtenu sur le SRAS est dû aussi à cette coopération de presque tous les gouvernements, des organisations internationales, des bailleurs de fonds et ceci sous le leadership et la neutralité de l’OMS.

On voit bien que dans cette nouvelle épidémie, l’OMS et son directeur général ont été inaudibles, les choses sont en train de changer, on commence à s’apercevoir que l’organisation a un très haut niveau d’expertise, et que l’on ne peut pas réussir sans elle. Mais elle a perdu beaucoup de sa crédibilité du fait de son directeur général le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus. Il a endossé le discours de la Chine pendant de nombreuses semaines sans prendre en compte ni les lanceurs d’alerte, ni les rumeurs sur ce qui se passait à Wuhan ou ailleurs, et a par la suite promu le modèle chinois de gestion de cette nouvelle maladie. Il a certainement retardé la prise de conscience au niveau mondial et la mise en place de mesures urgentes. Ce qui ne dédouane pas les grands pays développés de leurs responsabilités, eux non plus n’ont rien vu venir…

CT : L’OMS se trouve au centre de la conflictualité croissante entre les États-Unis et la Chine… Quels risques cette situation crée-t-elle pour l’OMS et pour les questions de santé dans le monde contemporain ? Quelle intervention serait souhaitable de la part des États et de ladite Communauté internationale ?

Pascale Brudon: Il me semble que cette phase de grande conflictualité entre les deux superpuissances va se diriger sur d’autres sujets, néanmoins elle peut avoir des conséquences sur le travail de l’OMS. Les États-Unis contribuent à plus de 20 % du budget total de l’OMS et ce ne sont pas les quelques millions de dollars que la Chine vient de proposer qui vont compenser la contribution américaine. Le président Trump change souvent d’avis, donc attendons…

Pour ce qui est des interventions, évitons le yaka, j’ai donné quelques pistes mais il est encore difficile de dire ce qui va se passer, tout dépend de la suite de cette épidémie. Va-t-elle durer encore des mois, des années ? Quelle sera son intensité ? Que vont faire les États ? L’OMS s’imposera-t-elle comme une institution incontournable ? Dans tous les cas, nous aurons besoin d’un système international solide, plus démocratique, avec une Organisation mondiale de la santé aux prérogatives étendues, et où la voix des peuples puisse se faire entendre.

27 avril 2020

Propos recueillis par Francis Sitel

Placer les biens et services de santé en dehors des lois du marché

Placer les biens et services de santé en dehors des lois du marché

Eliane Mandine

Quand sur son ordinateur on tape coronavirus dans PubMed (base de données scientifiques), la réponse se chiffre en milliers d’articles : le sujet est extrêmement actif dans le monde scientifique. Et pour cause, depuis le début du XXIème siècle,  plusieurs épidémies dues à des coronavirus ont sévi dans le monde.

La première en 2002-2003, le SARS-CoV (Severe acute respiratory syndrome-related coronavirus), sévère et moyennement contagieuse, a été jugulée après quelques mois, après avoir  touché 8096 personnes dans 29 pays, provoquant  774 décès (mortalité 9.6 %).

La deuxième en 2012, le MERS-CoV (Middle East Respiratory Syndrome coronavirus), présentant un syndrome clinique similaire au SRAS en plus sévère, mais avec une  transmission interhumaine limitée, est restée localisée au Moyen-Orient, touchant 1413 personnes et provoquant 502 décès (mortalité 35%).

Celle que nous subissons actuellement, le COVID-19, plus  contagieuse, est cause d’une pandémie qui ne se caractérisera pas seulement par une rapide propagation et un certain taux de mortalité dans le monde, mais aussi par les effets collatéraux dévastateurs pour les populations consécutifs à la crise économique et sociale.

Les coronavirus constituent une famille de virus dont certains peuvent infecter les humains, entraînant le plus souvent des symptômes bénins de type rhume.

De nombreuses équipes scientifiques, parmi lesquelles beaucoup de chinoises, ont cherché à caractériser ces virus et tenté de comprendre leur soudaine émergence au sein de la population humaine.

Ces équipes s’accordent à dire que le réservoir de ces virus est la chauve-souris du genre Rhinolophus et qu’ils se transmettent à l’homme via un hôte intermédiaire. Pour le SRAS ce serait un  petit mammifère, la civette palmiste (Paguma larvata), pour le MERS, le dromadaire, et l’hypothèse avancée pour le COVID-19 est le pangolin (mammifère, fourmilier écailleux), dont la chair est très prisée en Asie.

Pourquoi soudainement se propagent-ils chez l’homme ? Notre mode de vie, la modification de l’environnement par l’industrialisation à outrance, les déforestations, ont conduit au réchauffement climatique et à la baisse de la biodiversité. Les écosystèmes sont modifiés,  les  habitats des animaux réduits, situations qui favorisent des contacts entre espèces et exposent  de plus en plus à de nouveaux pathogènes potentiels.

Après les deux premiers épisodes infectieux, de nombreux scientifiques ont alerté sur l’émergence à venir chez l’homme de nouveaux virus pathogènes et potentiellement contagieux. Ils ont proposé la mise en place d’un système international de surveillance pour une détection précoce de la pathologie, et décider des mesures à prendre, à l’instar du GISRS (Global Influenza Surveillance and Response System) pour la grippe, mis en place par l’OMS il y a 65 ans. Sur la base d’un engagement des États membres envers un modèle mondial de santé publique, ce dispositif mondial de surveillance, de préparation et de riposte pour la grippe saisonnière, pandémique et zoonotique, fonctionne au travers de collaborations internationales efficaces, de partage des connaissances et des données sur le virus. Cela ressemble à la construction d’un commun intellectuel justifié par des raisons de santé publique. Ce commun n’est pas totalement préservé des échanges marchands : les données biologiques collectées sont transférées à l’industrie qui développe et commercialise les vaccins et les kits de détection, et qui en contrepartie reverse au GISR une partie des bénéfices afin d’assurer la pérennité du système.

La France, en 2013, s’est dotée d’un système comparable au GISRS avec le consortium appelé REACTing (REsearch and ACTion targeting emerging infectious diseases), sous l’égide de l’Alliance pour les sciences de la vie et de la santé (AVIESAN) rassemblant des équipes et laboratoires d’excellence, afin de préparer et  coordonner la recherche pour faire face aux crises sanitaires liées aux maladies infectieuses émergentes. Son rôle en période de crise épidémique est, outre les aspects de soins, de logistiques, de sécurité et de géopolitiques, de définir les priorités scientifiques, d’assurer l’information des autorités et du grand public.

L’épidémie de SRAS a vite été oubliée. Les épisodes MERS- Zika- Chikungunya et Ebola n’ont pas marqué les esprits, parce qu’ayant été contenus et géographiquement localisés, et surtout sévissant principalement dans des pays à faible revenu (Zika en Amérique centrale et Amérique du Sud,  Ebola en République Démocratique du Congo). Le manque de solvabilité de ces populations est objectivement ce qui a freiné le développement de nouvelles thérapeutiques. La conclusion glaçante est : quand il n’y a pas de marché, il n’y a pas de recherche… Les entreprises préfèrent concentrer leurs investissements sur les produits les plus lucratifs.

L’Europe s’est dégagée de ces grands projets d’anticipation, et  en France les projets de recherches pour mettre au point de nouveaux antiviraux à large spectre n’ont pas été retenus[1]. Quant aux actions conduites par le consortium REACTing depuis sa création, on cherche quelles elles ont pu être. C’est ce que dénoncent  les deux courriers de mise en garde quant aux grandes lacunes dans la constitution d’une indispensable «  première ligne de défense » face aux virus émergents, qui après 2014 ont été envoyés à la commission de l’UE par Bruno Canard (CNRS) et 3 de ses collègues belges et néerlandais, spécialistes de la structure moléculaire du coronavirus[2]

Les risques liés aux épidémies sont connus de longue date, mais quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. Et jusqu’à présent les épidémies ne sévissaient que dans les pays de Sud.

Stratégie et moyens logistiques 

Au lieu de mettre en œuvre les moyens logistiques d’une stratégie, il  a fallu adapter notre stratégie à nos faibles moyens logistiques.

Ainsi, 20 ans après l’épidémie de SRAS, face à l’émergence de cette pandémie due au COVID-19, nous sommes démunis, totalement dépourvus de stratégie pour la combattre,  sans  traitement à proposer aux malades, ni  test de dépistage disponible, qui aurait permis de contrôler la dissémination de la maladie. La seule stratégie possible, pour ralentir le COVID-19, a été de mettre en quarantaine toute la population, avec tous les effets économiques et sociaux désastreux qui s’ensuivent.

La crise économique mondiale que provoque le coronavirus, virus planétaire, est l’aboutissement de nos choix de société. Le tout privé au détriment du public, accompagné d’une stratégie de délocalisation des industries essentielles, ont conduit à une situation catastrophique, dans les hôpitaux débordés par l’afflux des  malades, à la poste, dans l’incapacité d’assurer un service journalier, dans l’enseignement avec l’option du tout numérique sans tenir compte des zones blanches et des familles sans ordinateur.

Les universités et les laboratoires de recherche n’échappent pas à cet effondrement. Bien que moins visibles que les personnels de la santé, les chercheurs dénoncent depuis des décennies le manque de financement, le frein que représente l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) qui oblige à consacrer toujours plus de temps à rédiger des propositions de projets qu’à la recherche proprement dite, et à attendre d’une instance dont les membres sont dans le conflit d’intérêt quasi permanent qu’elle donne son feu vert pour pouvoir travailler[3]. La colère des chercheurs s’est amplifiée avec le mouvement  des Facs et Labos en Lutte qui s’élèvent contre la LPPR (loi de programmation pluriannuelle de la recherche), la phase ultime d’une mise à mort de l’indépendance de la recherche fondamentale.

L’orientation de la recherche en fonction du rendement et du meilleur retour sur investissement, a conduit, comme annoncé par les chercheurs, à une perte d’indépendance technologique de la France. Ce qu’illustre parfaitement l’impossibilité de l’Hexagone à procéder à un dépistage massif de la population, les tests de dépistage n’étant pas produits en France. Lorsque BioMérieux relève le défi, c’est pour constater que les réactifs, fabriqués aux Etats-Unis et en Chine, ne sont pas disponibles en quantité suffisante. BioMérieux a par ailleurs développé des tests automatisés, fabriqués aux Etats-Unis et destinés dans un premier temps au seul marché américain. Pour être disponibles à l’international, et donc en France, ils feront l’objet d’une demande d’autorisation d’utilisation en urgence (EUA-Emergency Use Authorization) auprès de la Food and Drug Administration américaine. Les organisations de médecins et de laboratoires d’analyses prennent soudain conscience de ces pénuries[4] et du fait que la France est à la traîne derrière les Etats-Unis. N’est-il pas un peu tard pour s’insurger ?

Une société située en Bretagne, NG Biotech, épargne à la France de se retrouver en queue de peloton du développement technologique, grâce à la commercialisation prochaine d’un kit de détection des anticorps contre le COVID-19, indiquant que l’individu a été en contact avec le virus. Il faudra des tests en masse pour sortir du confinement, d’autant plus que jusqu’alors nous ne disposons ni  de traitement, ni de vaccin. Dans l’immédiat cette biotech, faute d’une capacité suffisante, ne pourra pas fournir un nombre suffisant de kits de détection. La reprise du cours normal de la vie risque d’en être retardée.

La recherche de profits immédiats est également cause de l’impréparation en matière de vaccins. La production d’un vaccin contre les virus de la famille des coronavirus est techniquement difficile, donc demande du temps, ce qui a découragé les investissements et entraîné du retard. Le temps perdu pour la préparation des outils ne se rattrapera pas : le temps nécessaire au développement, à la validation et à la production à grande échelle d’un vaccin n’est pas compressible. L’urgente nécessité d’un traitement prophylactique anti-COVID-19 ne justifie pas de transiger avec la qualité du produit délivré, en s’affranchissant en partie des normes de sécurité pour aller plus vite par exemple. L’efficacité et l’innocuité du vaccin doivent être démontrées avant son administration à l’ensemble de la population.

Quant aux traitements, la communauté médicale ne peut faire mieux que de se mobiliser autour de l’usage de médicaments existants, les antiviraux ciblant d’autres virus (HIV, Ebola), ou des molécules utilisées pour d’autres indications, tels les antipaludéens chloroquine ou hydroxy-chloroquine, sur la base de résultats encourageants in vitro ou dans des études cliniques réalisées en urgence, pour faire face à l’épidémie de SRAS.

Le financement en leur temps des travaux de Bruno Canard, et des autres équipes travaillant sur les coronavirus était un moyen d’être en possession de molécules spécifiques de cette famille de virus, et d’être en mesure de sélectionner rapidement un traitement efficace contre le COVID-19. Au lieu de nous trouver aujourd’hui réduits à solliciter dans l’urgence tous les chercheurs pour lancer de multiples projets. Les résultats de la recherche ne se décrètent pas, aucun appel à projet ne permet de répondre à un état d’urgence sanitaire. C’est pourtant ce que choisit de faire l’Etat qui persiste dans sa logique délétère de mise en concurrence des équipes travaillant sur le  COVID-19 lorsqu’il publie un « appel à projets avec un processus accéléré de sélection et d’évaluation » au lieu de toutes les financer massivement. Le processus d’évaluation et de sélection est certes accéléré, mais seulement quatre projets correspondants aux quatre priorités identifiées par l’OMS seront retenus pour un budget de 3 millions d’euros. Quant à Institut Pasteur, il en est à lancer une collecte auprès du public pour couvrir le financement de ses propres projets. 

            Derrière la crise sanitaire, les enjeux financiers

Dans le cas du COVID19, les entreprises qui pourront concevoir les tests de dépistage (viraux ou sérologiques), les traitements et/ou les vaccins, disposeront d’une formidable rente de marché

Allons-nous assister, comme pour l’épidémie de SRAS, à une bataille pour s’assurer des droits de propriété intellectuelle (PI) ?

A l’époque un certain nombre d’organismes avaient  déposé des demandes de  brevet sur la séquence génomique du SRAS. L’université de Hong Kong (HKU), en partenariat avec la société Versitech, le CDC (Center for Disease Control and Prevention) aux Etats-Unis, le BCCA (the British Columbia Cancer Agency) au Canada et CoroNovative, une spin off  du centre médical Érasme aux Pays-Bas, se sont disputés l’exclusivité du génome viral. Ces nombreuses demandes de droit de PI pouvant nuire au développement de produits destinés à combattre le SRAS, tels que des vaccins, la raison a prévalu et il a été proposé de placer ces droits dans une communauté de brevets pour qu’ils soient exploités sur une base non exclusive[5]. C’est une grande première qui mérite d’être soulignée. Il faut préciser que, ce virus ne paraissant plus actif, l’intérêt pour le SRAS était retombé.

De même pour l’épidémie MERS-CoV, l’OMS est intervenue pour que les brevets déposés ne puissent pas ralentir le développement d’un vaccin ou autres produits destinés à vaincre la maladie[6]. Des recherches sont toujours en cours pour développer des traitements contre ce pathogène. Cependant le faible nombre de patients à inclure dans les essais cliniques freine leur validation.

Dans la lutte contre le COVID-19,  il est trop tôt pour connaître les demandes de brevets. Sont en course une soixantaine de candidats vaccins dans le monde, élaborés par des start-up, des groupes pharmaceutiques et des centres de recherche. Un délai de 12 à 18 mois, selon les approches choisies, est estimé pour pouvoir les fournir.

Les Etats-Unis et la Chine rivalisent âprement pour obtenir le marché, une bataille que la Chine estime ne pas pouvoir se permettre de perdre. Dans ces deux pays, des essais cliniques ont déjà débuté. On peut craindre, avec cette précipitation qui ressemble plus à une course au profit qu’à une volonté de servir les intérêts de la santé publique, que des manquements au respect de l’éthique des expérimentations sur les êtres humains, tel que le consentement éclairé, ne soient à déplorer.

D’autre part, de nombreux essais cliniques sont en cours partout dans le monde pour identifier un médicament actif. En Europe, une étude multicentrique,  Discovery, coordonnée par l’INSERM a été lancée pour évaluer 3 molécules (Remdesiv[7], Lopinavir/ritonavir[8] , hydroxychlorine[9]), en association ou non avec Interferon Beta-1A[10].

Ces molécules ne sont pas nouvelles, les droits de PI ne devraient pas se poser. Cependant il n’est pas rare que les entreprises pharmaceutiques demandent des brevets supplémentaires pour un nouvel usage médical (brevets de deuxième application thérapeutique) de composés existants. Ainsi Gilead, qui possède des brevets primaires pour le Remdesivir dans plus de 70 pays, n’a pas hésité à essayer de renforcer ses droits exclusifs, qui courent jusqu’en 2031, en demandant à l’Agence américaine du médicament la classification du Remdesivir comme médicament orphelin. Gilead a dû renoncer sous  la pression des ONG et des critiques publiques. Selon la Bank of America, Gilead pourrait empocher jusqu’à 2,5 milliards de dollars grâce à son antiviral si une activité anti COVI619 était démontrée. L’utilisation de l’hydroxy-chloroquine, initialement un anti paludéen, pour traiter le COVID-19, est hors AMM, on peut se demander, au cas où l’étude clinique confirme l’efficacité de cette molécule, quelle sera la position de Sanofi quant à la demande de brevet supplémentaire. La même interrogation s’applique à Merck pour l’Interferon Beta-1A.

Le laboratoire Abbvie a renoncé à faire valoir ses droits (qui courent encore dans certaines zones géographiques) sur cette combinaison Lopinavir/ritonavir (Kaletra), par ailleurs génériquée par le laboratoire Mylan.

D’autres essais thérapeutiques (Chine, Etats-Unis, France) concernent l’évaluation de traitements modulant l’inflammation tels que les anticorps monoclonaux anti-récepteur de l’interleukine-6 (IL-6), le Tocilizumab de Roche (Actemra©) et le Sarilumab de Sanofi/Regeneron (Kevzara®), administrés en dose unique pour inhiber l’IL-6, médiateur majeur de la réaction hyper inflammatoire liée au COVID-19. Actuellement ces deux  produits,  issus des biotechnologies, sont utilisés dans le traitement de la polyarthrite rhumatoïde. Si leur activité contre le COVID-19 est démontrée, les firmes détentrices des brevets, Roche et Sanofi/Regeneron, oseront-elles augmenter leur prix de vente, comme cela s’est vu avec l’Avastin, passé de 10 à 100 €, soit une hausse de 1000 %, lorsque son usage a été étendu à la dégénérescence maculaire ? Ces traitements seront-ils alors accessibles à tous les patients ?

Le coronavirus tue, mais pour les  grands groupes pharmaceutiques il se présente comme une manne providentielle. Ainsi les actions du laboratoire pharmaceutique Gilead grimpaient de 20 % après l’annonce des essais cliniques du Remdesivir contre le Covid-19, et celles d’Inovio Pharmaceuticals gonflaient de 200 % à la suite de l’annonce d’un vaccin expérimental. Sous les auspices de la gratuité et de dons[11], et de l’urgence sanitaire, des réseaux se tissent à l’échelle internationale, des plateformes de partage de connaissances se créent, les collaborations se multiplient, des alliances stratégiques se développent. Mais en toile de fond c’est la loi du marché qui s’applique. Les enjeux financiers sont trop importants pour ne pas s’assurer de la plus grande efficacité, de la puissance suffisante pour se donner les chances maximales de remporter ce gigantesque marché. Les entreprises cherchent à tirer le meilleur parti de la nouvelle situation.

            Se rassembler pour des jours meilleurs

La dévastation du monde par le coronavirus révèle que les politiques d’austérité de ces dernières décennies ont privé l’Etat de ses ressources essentielles et conduit à l’érosion du secteur public. Celui-ci n’est plus en mesure d’assurer la santé des citoyens lorsqu’il se met au service des financiers, pour lesquels la finalité est d’arriver en tête de la compétition économique mondiale, pour gonfler toujours plus la rémunération des actionnaires et faire monter le cours en bourse. La crise sanitaire actuelle montre cruellement notre vulnérabilité face à des chaînes de production mondialisée et un commerce international en flux tendu, qui empêchent de disposer en cas de choc de biens de première nécessité : masques, kits de diagnostic, médicaments indispensables, etc.

Le coronavirus s’éteindra. Il y aura alors urgence à faire face à la misère engendrée. Il faudra que ce soit avec une pensée radicalement nouvelle, débarrassée de l’idéologie de la valeur et de l’exigence de la valorisation.

Il est temps d’exiger une approche qualitativement différente, fondée sur les communs du savoir et une collaboration non-compétitive. Ce qui nécessite  de (re)construire des services publics forts, santé, climat, économie, éducation, culture doivent être dotés de financements publics pérennes, à la hauteur des grandes missions qu’appelle à satisfaire le bien commun, en France et dans le monde. Il faut des structures collectives puissantes, pour une meilleure appropriation publique et citoyenne des secteurs essentiels à la vie humaine.

Il est temps de placer les biens et service de santé en dehors des lois du marché, de sortir la recherche, la production de médicaments, l’hôpital, la santé, des logiques capitalistes et de lutter contre la dérive néolibérale du capitalisme mondialisé et financiarisé.

Il est temps d’investir massivement dans la recherche, de donner aux chercheurs les moyens d’explorations scientifiques à long terme, d’encourager les collaborations et le partage des connaissances, d’empêcher la prédation des résultats à des fins d’intérêts  privés en refondant les droits de Propriété intellectuelle (PI).

Il est temps de relocaliser les productions de principes actifs, des médicaments, des matériels sanitaires pour être en mesure de répondre aux besoins de santé de la population.

Il est temps de repenser nos modes de vie, de repenser le travail, sa division, sa rémunération, son sens, de repenser notre répartition collective des ressources, de rendre la fiscalité plus juste et redistributive, pour satisfaire les  besoins sociaux, environnementaux et sanitaires du plus grand nombre.

Il est temps de considérer comme des enjeux vitaux pour l’avenir de l’humanité, le maintien de la biodiversité, un modèle de production respectueux de l’environnement, une agriculture relocalisée (circuits courts), la fin de l’élevage intensif, des énergies renouvelables.

Il est temps de se rassembler, dans une entraide et une solidarité mondiale, pour bâtir des jours meilleurs.

14-04-20

[1] « Arrêt des financements des recherches sur les anti-coronavirus large spectre  de l’équipe B. Canard ». Entretien réalisé par Nadège Dubessay, L’Humanité, 19/03/2020.

[2] Témoignage de Bruno Canard, chercheur au CNRS sur des Coronavirus – Facebook.

[3] Voir « Recherche et finance, une dangereuse liaison », E. Mandine et T. Bodin, ContreTemps n°42, juillet 2019.

[4] « Dépistage du coronavirus : biologistes et médecins dénoncent des pénuries de matériel », Le Généraliste, Amandine Le Blanc 25/03/2020.

[5] James H.M. Simon et al. Bulletin of the World Health Organization,  september 2005, 83 (9)

[6] « Coronavirus : un brevet provoque la colère de l’OMS », Les Echos, 23/05/2013.

[7] Remdesiv de Gilead.

[8] Lopinavir/ritonavir : Kaletra de Abbvie.

[9] hydroxychlorine de Sanofi.

[10] Interferon Beta-1A de Merck.

[11] Dons de chloroquine par Sanofi, Bayer, Novartis ; publié le 23/03/2020 N. Viudez-Industrie-Pharma. Merck a récemment fait don de boîtes d’interférons bêta-1a à l’Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale (INSERM) en vue de son utilisation dans un essai clinique.

 

Covid-19 Une mine d’or pour les laboratoires

La France s’est révélée incapable de dépister massivement les malades du Covid-19, révélant la dépendance de la santé publique vis-à-vis des laboratoires privés.

par Quentin Ravelli (*)

Article publié dans le Monde diplomatique Avril 2020

Les crises économiques sont aussi sélectives que les épidémies : à la mi-mars, alors que les Bourses s’effondraient, l’action du laboratoire pharmaceutique Gilead grimpait de 20 % après l’annonce des essais cliniques du remdesivir contre le Covid-19. Celle d’Inovio Pharmaceuticals gonflait de 200 %, à la suite de l’annonce d’un vaccin expérimental, INO-4800. Celle d’Alpha Pro Tech, fabricant de masques de protection, bondissait de 232 %. Quant à l’action de Co-Diagnostics, elle flambait de plus de 1 370 % grâce à son kit de diagnostic moléculaire du coronavirus du syndrome respiratoire aigu sévère 2 (SRAS- CoV-2), responsable de la pandémie de Covid-19.

Comment expliquer qu’au cœur de la tourmente il soit ainsi possible de s’enrichir alors même qu’il manque des masques de protection, y compris pour les médecins et les personnels soignants, et que les tests de dépistage restent inaccessibles au plus grand nombre après trois mois d’épidémie ? Pourquoi ces tests sont-ils au cœur du débat mondial, de la Corée du Sud aux États-Unis, en passant par l’Allemagne, l’Australie et la Lombardie, mais restent soigneusement évités en France, où le directeur général de la santé, M. Jérôme Salomon, n’envisage leur usage massif qu’« à la sortie du confinement » ? Contrairement aux annonces gouvernementales, loin d’être une guerre contre un virus dont la seule arme serait la quarantaine, la bataille concerne notre propre organisation économique et sociale. C’est une crise de notre politique de santé, de recherche et de production, où l’industrie pharmaceutique joue une place centrale, mais soigneusement maintenue à distance du débat public.

Depuis quelques semaines, la pandémie du coronavirus révèle les failles d’un modèle social fondé sur l’idée de la rentabilité économique de la santé, justifiant des baisses budgétaires toujours plus contraignantes pour le personnel et les patients. En France, avec la saturation des salles de réanimation et des services des urgences, déjà en lutte depuis des mois dans le collectif Inter-Urgences pour demander plus de moyens, les soignants doivent faire des choix dramatiques entre les soins vitaux, dont la liste se réduit, et ceux qu’on sacrifie, toujours plus nombreux. Dans certains cas, comme en Alsace, cela revient déjà à se demander qui il faut maintenir en vie et qui on peut laisser mourir. Mais comment expliquer que, le 22 mars dernier, on comptait déjà 271 morts dans le Grand-Est alors qu’à deux pas de là, de l’autre côté du Rhin, dans le Bade-Wurtemberg, où la population est deux fois plus nombreuse et l’épidémie plus précoce, il y en avait seulement 23, soit plus de dix fois moins ?

L’une des réponses à cette question se trouve dans la place très politique que joue l’industrie pharmaceutique dans nos systèmes de santé. C’est elle qui produit les outils permettant de dépister le virus, de nous vacciner contre lui ou de le traiter. Si la France en manque cruellement, les kits de dépistage — dont la technologie par réaction de polymérase en chaîne (PCR) identifie le virus en amplifiant son ADN — sont pourtant simples à fabriquer. De nombreuses entreprises se sont lancées sur ce marché colossal, qui vient de surgir comme un geyser : Abbott, Qiagen, Quest Diagnostics, Thermo Fisher, Roche, BioMérieux… La technique est peu coûteuse — de l’ordre de 12 euros pour un kit vendu 112 euros en France, dont 54 euros à la charge des patients. Mais elle peut faire l’objet d’accords tarifaires prohibitifs dans un contexte de monopolisation du marché entre quelques grandes entreprises, comme Abbott ou Roche, qui vendent aux laboratoires de quartier des plates-formes technologiques hors de prix (1).

Orienter les recherches à partir d’une vision générale de la science, de la médecine, de l’écologie

Même avec ces limitations économiques, comment expliquer que la France ait effectué, au 20 mars, près de deux fois moins de tests par million d’habitants que l’Iran ou l’Autriche ? Qu’avec moins de 40 000 tests pratiqués à cette date elle soit loin derrière les 316 644 de la Corée du Sud, les 167 000 de l’Allemagne, les 143 619 de la Russie ou les 113 615 de l’Australie (2) ? En Corée du Sud, on peut être testé dans sa voiture ou dans des cabines vitrées où les praticiens font les prélèvements avec des gants en caoutchouc. Le dépistage systématique, accompagné d’un suivi de chaque personne contaminée, permet de briser les chaînes de transmission en isolant ceux qui sont malades et pas les autres. En conséquence, les mesures de confinement sont bien moins restrictives, le taux de mortalité des patients positifs est plus bas et, surtout, le nombre de morts bien moins élevé qu’en France, malgré la proximité du foyer infectieux chinois.

Si le dépistage est bien l’un des angles morts de la lutte française contre l’épidémie, il y a aussi un autre angle mort à l’intérieur de celui-ci : la pénurie des réactifs, ces composants chimiques essentiels au dépistage, qui attestent la présence du virus. De ces molécules on ne sait presque rien : ni d’où elles viennent, ni à quoi elles servent, ni combien elles coûtent vraiment. Pourquoi ne pas lever tout secret industriel, tout secret commercial et tout brevet sur la composition de ces réactifs si précieux pour la santé de milliards d’êtres humains, et faire connaître au public l’origine de leurs matières premières, comme les voies de leur fabrication ?

Outre le dépistage, la deuxième arme essentielle dans cette guerre est celle du médicament qui permettrait de guérir du Covid-19. Selon une annonce du gouvernement chinois, le favipiravir — le principe actif de l’antigrippal Avigan, produit par l’entreprise japonaise Fujifilm — donnerait de « très bons résultats » contre le virus en réduisant la durée de guérison. Un autre candidat, le Kevzara, un anticorps monoclonal inhibiteur des récepteurs de l’interleukine 6, indiqué contre la polyarthrite rhumatoïde, évalué en partenariat entre Sanofi et Regeneron, pourrait réduire la réaction pulmonaire inflammatoire du virus chez les patients sévèrement touchés par le Covid-19. Ces reconversions de molécules dans l’urgence témoignent d’une absence de planification des problèmes de santé et d’une fébrilité opportuniste en lieu et place d’une politique industrielle.

On pourrait se dire qu’il est par définition impossible de prédire une pandémie et que la recherche est condamnée à être prise au dépourvu. Cet argument ne tient pas : à défaut de prédire, on peut prévoir, orienter les recherches à partir d’une vision générale de la science, de la médecine, de l’écologie. De telles recherches ne peuvent pas se conduire à court terme, avec des impératifs de profit. Elles se mènent au long cours en fonction des besoins réels de la population. Or ces besoins ne correspondent structurellement pas aux marchés solvables : 85 % des médicaments sont consommés dans des pays qui regroupent 17 % de la population mondiale, et il y a plus de recherche de médicaments pour la dépression et l’obésité que pour les maladies infectieuses, qui sont l’une des toutes premières causes de mortalité dans le monde.

Quand survient la crise, ce décalage conduit à des situations aberrantes, dont la troisième arme — les vaccins — fourmille déjà d’illustrations. M. Donald Trump propose par exemple d’acheter à l’entreprise allemande CureVac le brevet de son vaccin contre le coronavirus pour l’utiliser « uniquement aux États-Unis », suscitant un refus catégorique de Mme Angela Merkel et une subvention-éclair de 80 millions d’euros de l’Union européenne. Cette précipitation diplomatique, non dénuée d’arrière-pensées électorales, traduit une réalité industrielle : comme la recherche se fait essentiellement par incitations financières et par brevets, les grandes entreprises pharmaceutiques réduisent leurs investissements dans les domaines médicaux essentiels, dont font partie les infections, qu’elles soient bactériennes ou virales. Mais, là encore, le rythme réel des recherches n’est pas adapté : l’entreprise Moderna Therapeutics, considérée comme la première à développer un vaccin, ne pourra pas le mettre sur le marché avant plusieurs mois — ce qui n’a pas empêché le cours de ses actions de faire un bond après l’annonce de son projet.

Savoir qui est réellement infecté éviterait l’incertitude, l’assaut des urgences et les mesures excessives. Isolement et confinement seraient proportionnés à la progression réelle du virus et non aux calculs de risques hypothétiques, induisant des coups de barre gouvernementaux. Le dépistage massif serait aussi une mesure simple de démocratie médicale. Mais comme cela suppose de la prévoyance, voire un contrôle des industries par l’État, elle est difficile à mettre en place dans un système capitaliste fondé sur le profit. On peut même parler d’une discrimination de classe : si, à la mi-mars, dix-huit députés et deux ministres ont été dépistés et s’avouent en bonne santé (sauf l’un d’eux), alors qu’on réserve le dépistage aux cas les plus graves pour le reste de la population, c’est bien qu’il existe des inégalités sociales de santé. Le dépistage est devenu un privilège de classe.

Ces impasses de la recherche privée ne sont pas compensées par la recherche publique. Les coupes budgétaires tombent souvent comme des guillotines sur des projets patiemment développés. Le 4 mars dernier, le chercheur Bruno Canard, spécialiste en réplication des « virus à ARN » — un virus dont le matériel génétique est constitué d’acide ribonucléique — comme le coronavirus, expliquait dans une tribune : « Dès 2006, l’intérêt des politiques pour le SRAS-CoV avait disparu ; on ignorait s’il allait revenir. L’Europe s’est désengagée de ces grands projets d’anticipation au nom de la satisfaction du contribuable. Désormais, quand un virus émerge, on demande aux chercheurs de se mobiliser en urgence et de trouver une solution pour le lendemain. Avec des collègues belges et hollandais, nous avions envoyé il y a cinq ans deux lettres d’intention à la Commission européenne pour dire qu’il fallait anticiper (3). » Ce chercheur a beau clamer que « la science fondamentale est notre meilleure assurance contre les épidémies (4) », il ne peut que constater que certaines branches de la virologie et de la bactériologie restent des parents pauvres de la recherche — qu’il s’agisse de recherche pharmaceutique appliquée ou de microbiologie fondamentale. L’« appel Flash » de l’Agence nationale de la recherche, doté de 3 millions d’euros, semble dérisoire, quand il arrive après des années de désinvestissement et d’autres épidémies similaires. Après le coronavirus responsable du syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS) en 2015, et le SRAS de 2003, surgi en Chine (8 096 personnes infectées dans une trentaine de pays, causant 774 décès), la Corée du Sud avait finalement réorienté ses politiques de santé publique et jeté les bases de son action actuelle. Pour que les gouvernements aient de la mémoire, il faut manifestement que les traumatismes soient forts et répétés. Et, même dans ce cas, c’est souvent l’amnésie qui l’emporte.

C’est toute cette politique de fond que l’État cherche à faire oublier, en soulignant subitement l’importance de la santé publique après l’avoir soigneusement minée pendant des années. M. Emmanuel Macron, le champion toutes catégories de la privatisation, a pu dire sans rougir, devant près de 22 millions de téléspectateurs, jeudi 12 mars : « ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il existe des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché ». La porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye, de son côté, s’est mise à souhaiter que l’État soutienne les essais cliniques, pourtant réalisés depuis des décennies par les laboratoires privés. L’État français semble s’être mis, bien tard, à écouter le président de la Lombardie, épicentre de l’épidémie en Europe : « Ou bien on cache les problèmes sous le tapis, ou bien on enlève le tapis et on lave par terre ». La prochaine étape sera sans doute un virage à cent quatre-vingts degrés : l’apologie du diagnostic par Jérôme Salomon, après avoir méprisé tous les avertissements, y compris de l’OMS — « testez, testez, testez », disait Tedros Adhanom Ghreyesus. Autant de façons de reconnaître, le dos au mur, que la recherche de médicaments, et la santé en général, sont des enjeux qui ne devraient pas rester dans les mains du privé. Ils oublieront sans doute ces belles paroles dès la levée du confinement. En s’accumulant à nouveau, l’amnésie politique préparera les prochaines crises de santé publique.

Quentin Ravelli

(*) Chargé de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Auteur de La stratégie de la bactérie. Une enquête au cœur de l’industrie pharmaceutique, Seuil, Paris, 2015. Version longue de l’article paru dans l’édition imprimée.

(1) Communiqué de presse, Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament, 18 mars 2020.

(2) Esteban Ortiz-Espina et Joe Hasell, « How many tests for Covid-19 are being performed around the world ? », Our World in Data, 20 mars 2020.

(3) Bruno Canard, « Coronavirus : la science ne marche pas dans l’urgence ! », Université ouverte, 4 mars 2020.

(4) Bruno Canard, « La science fondamentale est notre meilleure assurance contre les épidémies », CNRS Le journal, 13 mars 2020.

COVID-19 pénuries/réquisitions: une coalition inédite saisit le Conseil d’État

COVID-19 pénuries/réquisitions: une coalition inédite saisit le Conseil d’État

30 mars 2020 Par PaulineLondeix

– Mediapart.fr

Une coalition inédite, composée d’Act Up-Paris, ADELICO, des Collectifs Inter-Hôpitaux et Inter-Urgences, du CNI (Coordination nationale infirmière) et de l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament, saisit aujourd’hui le Conseil d’État pour demander, au nom du droit à la dignité humaine, des réquisitions nécessaires face à la pénurie de matériel et de médicaments.

Communiqué de presse, lundi 30 mars 2020  

Act Up-Paris, ADELICO (Association de défense des libertés constitutionnelles), Collectif Inter-Hôpitaux, Collectif Inter-Urgences Syndicat CNI – Coordination nationale infirmière / interprofessionnelle & Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament

Le matériel essentiel manque aujourd’hui pour lutter contre le COVID-19 : masques, tests, équipements, médicaments essentiels pour assurer la prise en charge des personnes malades, y compris des médicaments de réanimation et de soins palliatifs nécessaires pour assurer la dignité des personnes. 

Nos organisations s’inquiètent de l’insuffisance des moyens disponibles sur le terrain malgré les mesures prises et annoncées par le gouvernement. Si cette insuffisance se prolongeait, elle aggraverait la catastrophe sanitaire en cours, en violation de plus en plus manifeste de la dignité des personnes. 

Pour l’empêcher, nos organisations respectives [1] ont décidé de s’associer pour former une coalition inédite en déposant ce lundi 30 mars 2020 une requête en « référé mesures utiles » devant le Conseil d’État.

A côté des mesures exceptionnelles de confinement et de privations de certaines libertés publiques ou individuelles, il est indispensable de mettre en place des mesures pour que la production industrielle s’adapte à la « guerre sanitaire » déclarée, et donne aux hôpitaux les moyens d’effectuer leurs missions dans des conditions nécessaires en termes de sécurité pour les patients et les soignants.

Cette requête fait suite aux annonces du Premier ministre Édouard Philippe le samedi 28 mars.

Même s’il a reconnu les pénuries, le Premier ministre n’a pas semblé prendre la mesure des conséquences dramatiques de l’épidémie sur le manque et les pénuries de ces équipements, matériels et médicaments absolument essentiels pour faire face à l’urgence de la situation.

Cette requête a donc pour but de saisir le Conseil d’État sur la gravité de la situation sanitaire, ainsi que sur les graves atteintes à la dignité des personnes et aux menaces sur leur santé, leur vie qui en découlent.

Une situation dramatique 

Depuis le début de l’épidémie, les masques sont en quantité insuffisante. Les recommandations concernant leur utilisation pour les professionnels de santé varient au fil du temps, s’adaptant à la pénurie et visant à limiter leur utilisation, avec une mise en danger inacceptable des personnels hospitaliers, notamment des salariés réquisitionnés.

Chaque jour, les témoignages continuent d’arriver sur les manques de masques, de blouses, de tests et même maintenant de sacs mortuaires avec une inquiétude qui grandit parmi le personnel hospitalier et un risque d’arrêt maladie qui augmente.

En outre, le personnel médical et paramédical restant une ressource très rare et particulièrement indispensable à la prise en charge des patients, il serait dramatique qu’elle vienne à manquer encore plus.

Il s’agit actuellement d’une préoccupation majeure pour les hôpitaux dans la mesure où les personnels étaient déjà en nombre insuffisant avant la crise, ce qui avait conduit à fermer de très nombreux lits, aujourd’hui rouverts en catastrophe devant l’urgence et la gravité de la situation. aux fermetures de lits.

Nous rappelons que c’est grâce à des annulations de congés et à des recrutements d’anciens personnels que des lits ont pu être rouverts et admettre les patients qui le nécessitaient.

Par ailleurs, les services hospitaliers sont aujourd’hui contraints d’utiliser « avec parcimonie » et « frugalité » certains médicaments tels que la morphine ou de rationner l’usage des curares. 

Ils doivent « jongler » avec les stocks existants qui s’amenuisent, comme l’ont documenté des articles du Monde et de Mediapart la semaine dernière, avec à l’appui des compte rendus des agences régionales de santé et de la préfecture de police de Paris. 

Cette situation dramatique est une atteinte à la sécurité sanitaire des personnes et à leur vie – pas d’intervention chirurgicale sans curare par exemple. C’est aussi une atteinte à leur dignité – notamment pour les personnes en fin de vie qui risquent de ne pas avoir accès à la sédation profonde et de mourir en souffrant, étouffées, angoissées, sans possibilité d’apaisement. 

Cette situation renforce par ailleurs les vulnérabilités des personnes exclues et les inégalités.

Prendre les mesures de réquisitions nécessaires 

La situation ne fera qu’empirer si les décisions nécessaires ne sont pas prises dès maintenant.

Le gouvernement qui a pourtant reconnu des difficultés majeures à venir, liées à la pénurie mondiale de ces médicaments, n’a semble-t-il pas encore envisagé des mesures fortes comme des réquisitions.

Pourtant, celles-ci pourraient sauver des vies si elles étaient prises aujourd’hui.

Face à cette pandémie sans précédent, et à l’urgence extrême de la situation (pic de l’épidémie en cours en France), il n’est pas possible de se contenter d’une réponse « proportionnée ». 

La France dispose du savoir-faire, des infrastructures, capacités industrielles, notamment de production, pour mettre en place des mesures décisives maintenant. La production nationale de masques, de ventilateurs mécaniques et de matériels de réanimation comme des pousses seringues qui manquent pour prendre en charge les patients en réanimation et dans d’autres services de soins intensifs (y compris pour des patients non COVID) et pour accompagner les patients en fin de vie, permettrait de répondre à la demande qui ne cesse d’augmenter avec des stocks qui s’amenuisent chaque jour.

Les experts du marché de la matière première, comme le pharmacologue Andrew Hill, sont formels : la Chine et l’Inde ayant dû ralentir leur production et faisant face à une demande exponentielle pour les mêmes molécules, ils ne seront pas à même de fournir la demande et les pays ayant commandé devront trouver d’autres solutions.

Il est donc urgent de ne pas repousser des décisions qui sont nécessaires pour sauver des vies dès aujourd’hui. Les médicaments qui sont actuellement sous tension sont pour leur grande majorité dans le domaine public. Ils ne sont plus sous brevet, et la production de la matière première est possible en France.

La production nationale de ces médicaments et de leur matière première, permettra également d’aider nos voisins européens et des pays du Sud par la suite.

Décider de programmer au niveau national de la production est le meilleur moyen d’éviter un rationnement des matériels médicaux et de protection et une rupture générale des médicaments indispensables à la prise en charge des patients. Ne pas répondre à la pénurie conduirait à de graves pertes de chance pour les patients et aboutirait à des choix de priorisation difficiles et questionnables d’un point de vue éthique.

Nous attendons de notre gouvernement qu’il mette tout en œuvre pour protéger ses personnels hospitaliers indispensables à la gestion de la crise actuelle et qu’il leur donne les moyens d’assurer des soins en préservant la dignité des personnes.

Aujourd’hui, compte-tenu de l’extrême urgence de la situation, seules des actions fortes comme des réquisitions, prises sans tarder, pourraient permettre d’éviter un drame et un scandale sanitaire majeur à notre pays. 

C’est la raison pour laquelle nous avons saisi en urgence le Conseil d’Etat afin qu’il décide des mesures nécessaires pour assurer la dignité des personnes et la sécurité sanitaire du pays.

En parallèle, il va de soi qu’une telle action devra être coordonnée à l’échelle européenne pour garantir la sécurité sanitaire de la population.

Act Up-Paris

ADELICO (Association de défense des libertés constitutionnelles)

Collectif Inter-Hôpitaux

Collectif Inter-Urgences

Syndicat CNI – Coordination nationale infirmière / interprofessionnelle

Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament

[1] 1 Les requérants sont des personnes individuelles, ainsi que Act Up-Paris, ADELICO, le Collectif Inter-Hôpitaux, le Collectif Inter-Urgences, la Coordination nationale des infirmières, l’Association des Victimes, Malades et Impactés du Corona Virus. L’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament soutient la démarche.

Sanofi Mourenx : Stop à la république des pollueurs !

    Ballade du portrait du Président Macron devant Sanofi Mourenx

Groupe d’Action Non Violente-COP 21 d’Oloron-Ste-Marie

Stop à la république des pollueurs !

La dépakine de Sanofi, un vaste scandale sanitaire

Ce lundi 17 février nous faisons visiter symboliquement à Emmanuel Macron le site de production du médicament phare produit par l’entreprise de son ami Serge Weinberg, Sanofi, dont les ouvriers sont par ailleurs en grève depuis 3 mois. Seul site mondial de production de la dépakine (valproate de sodium), dont le laboratoire sait depuis 1980 que son administration chez les femmes enceintes entraîne des cas d’autisme chez leurs enfants, Sanofi a toujours refusé de payer des indemnisations aux victimes, et a été mis en examen le 4 février.

Le groupe a aussi été mis en cause l’an dernier pour des émissions de produits toxiques autour de l’usine de Mourenx dont les pics sont 190 000 fois supérieurs aux normes, faisant ainsi peser sur les employés de l’usine, les riverains et l’environnement un risque sanitaire inacceptable. Nous dénoncons plus largement l’ensemble des pollutions industriels du bassin de Mourenx.

Nous dénoncons les liens toxiques entre le Président Macron et Sanofi

Nous voulons ainsi dénoncer les collusions entre le pouvoir et l’industrie pharmaceutique, qui se sont manifestées une fois de plus honteusement début janvier par la remise par l’état de la légion d’honneur à Mr Weinberg, président de Sanofi.

Quels services Mr Weinberg a-t-il rendu à la nation, augmenter les dividendes versés à ses actionnaires de 234 % tout en baissant les emplois au sein du groupe de 16 % ? Taire les effets de la dépakine sur les enfants de femmes épileptiques qui l’ont utilisée ? Refuser les études d’impact du bromopropane et autres rejets toxiques autour de l’usine de Mourenx ?

En sortant le président Macron sans qu’il soit accompagné par son ami Mr Weinberg nous voulons lui faire rencontrer les associations de défense de l’environnement, les associations des victimes de la dépakine et des riverains qui respirent chaque jour des produits toxiques,  les employés de l’usine de Lacq en grève pour qu’entre autres soient pris en compte les risques que leur travail fait peser sur leur santé.

Mr Macron, nous vous souhaitons bienvenue dans un monde que vous ne connaissez que trop peu…

L’envolée des prix des médicaments

Communication au 7ème colloque “Sur et Sous-médicalisation, sur diagnostic et surtraitements »  29-30 novembre 2019

Merci d’avoir sélectionné notre poster sur l’envolée des prix des médicaments et de nous donner ainsi l’opportunité de communiquer, au nom de tout le groupe, sur notre initiative d’un médicament pensé comme un bien commun.

La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, adoptée en 1948, reconnaît (article 25) un droit à la Santé et à la Protection Sociale. La santé humaine est multifactorielle : cela va des conditions à l’accès aux besoins vitaux tels que l’eau, l’alimentation, aux conditions de travail, en passant par l’environnement et le risque d’exposition à la pollution, et enfin à l’accès aux soins de santé. Le médicament fait partie des soins, et son accessibilité à toutes et tous est une condition indispensable à la jouissance du droit à la santé.

Cet objectif d’une totale accessibilité est loin d’être atteint : des millions de personnes dans le monde meurent faute de soins ou d’accès aux médicaments, notamment à cause de leur prix, objet de notre poster présenté à ce colloque, qui est au cœur de cette problématique de l’accès aux soins de santé.

Depuis plus d’une décennie, nous constatons une envolée des prix. Cette augmentation est flagrante pour les nouveaux traitements dits innovants, notamment ceux issus des biotechnologies. Les exemples sont nombreux : en France le traitement d’un cancer ou d’une polyarthrite rhumatoïde par un anticorps monoclonal est de l’ordre de 20 000 € à 40 000 € par an,  le traitement du mélanome par le Keytruda est chiffré environ à 180 000 Euros par an et par patient (soit 6000 Euros  /mois).

Le montant des dépenses des médicaments contre le cancer, est ainsi passé de 24 milliards en 2008 à 80 milliards en 2014, faisant de l’oncologie l’aire thérapeutique la plus rentable pour les industries pharmaceutiques.

Deux thérapies géniques contre les cancers (deux traitements CAR-T), le Kymriah® de Novartis et le Yescatya® de Gilead, sont vendues en Europe respectivement   320 000 et 350 000 euros par patient-e.

Aux Etats-Unis, une autre thérapie génique, administrée en dose unique, le Zolgensma, développée par le laboratoire Novartis vient de recevoir l’approbation de la FDA (autorité sanitaire américaine), au prix de 2,125 millions de dollars la dose.

La hausse des prix des médicaments n’est d’ailleurs pas cantonnée aux nouveaux médicaments. Des molécules déjà présentes sur le marché, connaissent des hausses de prix spectaculaires et injustifiées. Aux Etats-Unis le prix de l’insuline a plus que doublé en quinze ans : le Lantus de Sanofi a vu son prix passer de 99,35 dollars en 2010, lors de son lancement, à 269,54 dollars en 2018, (soit une hausse de 171,3%). L’Avastin est passé de 10 à 100 euros, soit une hausse de 1000%, lorsque son usage a été étendu au traitement de la dégénérescence maculaire,

Cette inflation des prix n’est pas sans conséquences sur les populations. La principale est l’augmentation des inégalités d’accès aux médicaments. Onze millions de personnes meurent chaque année de maladies infectieuses faute d’avoir accès aux médicaments essentiels. Deux milliards d’êtres humains n’ont pas accès aux soins de santé de base, parce que ceux-ci sont trop coûteux. C’est vrai pour les pays du sud mais également pour ceux du Nord : Aux USA près de 30% de la population renoncent aux soins, 7% des patients en France et 18% en Grèce renoncent aux prescriptions, principalement en raison du coût des traitements.

Ces prix exorbitants conduisent les décideurs de la santé à une hiérarchisation des malades : c’est le cas avec le traitement de l’hépatite C par le Sofosbuvir, (initialement vendu 41000 Euros la cure). Seuls les patients ayant atteint un certain stade de fibrose ont été admis au bénéfice du traitement, alors qu’en termes de santé publique, le traitement du plus grand nombre est essentiel afin d’enrayer durablement l’épidémie et d’éviter de nouvelles contaminations…

Cette sélection de malades pour un accès à un traitement risque de s’étendre à d’autres indications, comme le cancer par ex, au vu des prix faramineux des anti-cancéreux.

Ces prix mettent en danger notre système de solidarité : à terme, l’assurance maladie ne pourra plus faire face à la croissance inexorable des dépenses de santé. D’ores et déjà des réductions sont régulièrement annoncées : réduction du taux de prise en charge par l’assurance maladie de dépenses de santé, réduction des budgets hospitaliers, amplification des déremboursements de médicaments et d’actes médicaux. Ces dispositions favorisent la privatisation des systèmes de santé par une augmentation du financement privé du risque maladie, qui est passé de 5.3% en 1980 à 13.3% en 2015.

Pourquoi des prix si élevés pour les médicaments ?

L’IP (Industrie Pharmaceutique) se justifie par des arguments plus fallacieux les uns que les autres : elle invoque le coût de la R&D (recherche et développement) qui atteindrait 2 milliards de dollars, mais elle omet de mentionner le montant des investissements publics en recherche et les crédits d’impôts dont elle bénéficie : Ex en France, en 2019, plus de 600 millions d’euros de Crédit d’Impôt Recherche (CIR) sont alloués aux industriels privés au titre de la recherche pour la santé. Il est notoire que les frais de R&D annoncés sont artificiellement gonflés par les dépenses de marketing et de lobbying réalisées pour positionner avantageusement leurs produits « sur le marché ».

Un autre argument invoqué est que les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain pour le développement de nouvelles thérapies.  Dans les faits, 50 à 100% des bénéfices sont distribuées aux actionnaires.

En réalite le prix est plus déterminé en fonction de ce que le malade est prêt à payer pour rester en vie que du service médical rendu (SMR), ou du coût réel de la production.

Force est de constater que la politique de santé est dominée par les lois du marché et de la finance, que ce sont les entreprises vendeuses qui décident de façon exclusive de leurs conditions de vente, et que face à elles, les pouvoirs publics n’affirment pas suffisamment leurs exigences, en termes de prix ou de sante publique.

De tous les secteurs industriels, celui du médicament est de loin le plus profitable : le chiffre d’affaire des multinationales dépasse les 1000 milliards d’Euros, avec une rentabilité de 20 %.

 

Comment justifier les profits exorbitants de cette industrie ?

Le médicament est considéré par les IP comme un bien de consommation comme les autres, dont le prix de base devrait être fonction de l’offre et de la demande, comme pour n’importe quel business. Cette démarche a été facilitée par l’intégration du médicament aux activités commerciales de l’Organisation Mondiale du Commerce (l’OMC) en 1994 (accord de Marrakech), alors qu’il était jusqu’à cette date exclusivement sous l’égide de l’Organisation Mondiale de la Santé (l’OMS).  Transformé en « marchandise », dans le Traité commercial de libre échange TAFTA, signé en Juillet dernier, le médicament voisine avec les pompes à vélo et les poulets aux hormones.

De plus en 1994, l’OMC a légitimé internationalement les droits du Brevet d’Invention appliqué aux médicaments devenus marchandises. A chaque mise sur le marché d’un nouveau traitement est associé un brevet qui octroie, pour une période de 20 ans, une exclusivité de production et de commercialisation à la firme détentrice, lui assurant un monopole. Il y a une incidence directe et forte de la réglementation des brevets sur les prix des médicaments, le brevet conférant aux entreprises une position de domination dont elles usent pour imposer leur prix de vente aux gouvernements.

De plus en plus souvent des voix s’élèvent contre les abus de monopole liés aux brevets ; un exemple récent (février 2019) : en Inde, Johnson & Johnson (J&J) a voulu breveté la forme saline d’un anti tuberculeux (la bédaquiline), pour prolonger sa position monopolistique et vendre son produit au prix fort (400$ pour six mois), retardant d’autant l’entrée sur le marché du générique moins cher. Des activistes soutenus par MSF, se sont élevés contre cette prise injustifiée de brevet.

Plus récemment encore (juillet 2019) MDM s’est opposé au brevet du KYMRIAH, pour dénoncer son caractère abusif, et le prix excessif de ce traitement, véritable barrière à l’accès aux soins pour toutes et tous.

La santé de tous, finalité et justification initiales des laboratoires a disparu. La volonté de conquérir les « marchés émergents », tel que celui de la Chine, est devenu la priorité. Les IP favorisent la production pour le profit, à l’opposé de leur vocation initiale : la santé des hommes.

Ce qui signifie que, via le prix du médicament, c’est la survie de 7 Mds d’humains que détiennent entre leurs mains quelques dizaines d’hommes par la seule légitimité d’être installés au faîte de quelques multinationales. Ils se sont enrichis grâce aux cotisations sociales payées par les millions de cotisants malades et bien portants. A aucun moment, ceux-ci, premiers concernés, ne sont admis à participer aux décisions qui les concernent pourtant en premier lieu puisqu’il y va de leur survie.

Le médicament ne peut pas être un bien marchand : il doit être libre de droits exclusifs. Il est temps que nous nous approprions les médicaments et produits de santé, largement financés par les contribuables. Ils doivent être pensés comme un Bien Commun et accessibles au plus grand nombre. Ils ne peuvent pas être source de profit.

Nous devons changer de paradigme, l’IP doit revenir à ce qu’elle doit être : une industrie au service de la santé publique.  Pour que les besoins de santé de la population humaine prévalent sur les spéculations financières, le médicament doit sortir des règles de l’OMC, la notion de propriété intellectuelle appliquée aux Brevets sur les médicaments doit être revue. Pour que soient pris en compte les intérêts humains majeurs en matière de Santé, mobilisons-nous pour que soit instauré un regard démocratique des patient(e)s et des citoyen(e)s sur la politique du médicament. Ce qui pourrait se réaliser par la mise en place de partenariats entre société civile, des citoyen(e)s et des élu(e)s, centrés sur les exigences sociales, animés par celles et ceux qui s’inscrivent dans le mouvement de la société. C’est possible si soutenus par une forte volonté politique.

Mesdames, Messieurs je vous remercie au nom de notre groupe et des centaines de cosignataires du Manifeste que vous trouverez sur le site www.medicament-bien-common.org et que nous vous invitons à signer.

Intervention de Eliane Mandine, au nom du groupe

Colloque: Scandales sanitaires, scandale démocratique (Assemblée nationale)

Colloque organisé par François Ruffin, député de la première circonscription de la Somme, Co-présidé par Gérard Bapt, député honoraire, médecin. Jeudi 26 septembre 2019

Pour une appropriation citoyenne active et solidaire de la Santé.

La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, adoptée par l’Assemblée Générale de Nations Unies le 10 Décembre 1948, reconnaît dans son article 25 un droit à la Santé et à la Protection Sociale. Ce Droit comporte de nombreuses composantes de notre quotidien. A la qualité du logement ou de la nourriture s’ajoute celui qui nous réunit aujourd’hui : la Santé. L’une des conditions du plein exercice de ce Droit Humain Universel est donc le total accès aux médicaments comme aux autres modes de soins qu’ils soient de routine ou d’urgence. Le médicament, par sa quotidienneté, y occupe une place de 1er plan. Place qui va croissant aux deux extrémités de la vie: en raison, par exemple, du passage à la chronicité d’affections, mortelles à 100%,  jusqu’à ces dernières décennies ; en raison aussi de l’extension d’affections liées aux pollutions aériennes urbaines telle la croissance régulière de l’asthme infantile. Dépendant jusqu’à 1994 de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) le médicament, à cette date, est passé sous la houlette de l’Organisation Mondiale du Commerce (l’OMC). Transformé en «marchandise» le médicament voisine avec les pompes à vélo ou les chevaux de course dans le Traité commercial dit TAFTA, voté en Juillet dernier. Son prix, donc son accessibilité, dépend alors de décisions commerciales où la spéculation trouve toute sa place. Il devient alors moteur d’inégalités DANS les peuples comme ENTRE les peuples (Inégalités dont un rapport du Bureau International du Travail (BIT) de Juillet 1944 soulignait le rôle dans le déclenchement des conflits armés). Ce qui signifie que, via le prix du médicament, c’est la survie de 7 Mds d’humains que détiennent entre leurs mains quelques dizaines d’hommes installés au faîte de quelques multinationales par la seule légitimité de leurs capitaux personnels. Capitaux accumulés, pour l’essentiel, grâce aux cotisations sociales payées par les millions de cotisants malades et bien portants, solidaires entre eux. A aucun moment, ceux-ci, premiers concernés, ne sont admis à participer aux décisions qui peuvent concerner jusqu’à leur survie.

N’y a-t-il pas, ici, une contradiction irréductible entre décision financière d’une poignée de dirigeants et absence de consultations de millions d’humains pourtant directement concernés, pourtant cotisants mais aucunement consultés? Cette question s’adresse à SANOFI, comme à Merck/Sharp/Dome ou Novartis et autres, ci-après désignés : les Big-Pharma.

Les Big-Pharma détiennent le monopole du marché du médicament principalement grâce aux droits du Brevet d’Invention appliqué aux médicament-marchandise, droit légitimé fort à propos par l’OMC. Le Brevet donne aux Big-Pharma l’exclusivité de la production et de la commercialisation du produit, le médicament, pour une période de 20 ans. Le brevet leur confère une position de domination dont elles usent pour imposer leur prix de vente aux gouvernements. Cette position de domination de Big-Pharma met en lumière les moyens réels et la motivation principale des pénuries organisés en France et en Europe: pénuries multipliées par 20, comme vous le savez, entre 2008 et 2018. Par ailleurs, l’Etat se désengageant de plus en plus de la recherche publique, ces multinationales, assises sur leurs réserves financières, assujettissent l’organisation et les orientations de la recherche fondamentale à leur avantage. Seuls sont conservés les domaines jugés les plus profitables. Multinationales, elles n’hésitent pas à piller, pour les breveter à leur profit exclusif, la connaissance millénaire de phytomolécules efficaces des indiens d’Amazonie ou ces habitants de Madagascar ou d’Afrique. La santé de tous, finalité et justification initiales des laboratoires a disparu. La volonté de conquérir les «marchés émergents», celui de la Chine en 1er lieu, est LA priorité. Ce n’est plus la santé des hommes.

L’EXEMPLE DE SANOFI : Comme les autres Big-Pharma, depuis 15 ans environ, SANOFI, priorise finance et dividendes au détriment des investissements internes. En 2017, SANOFI verse à ses actionnaires en Mds€ sous forme d’action ou rachats d’actions, en hausse de 15% sur 2017

 SANOFI se désengage ou ferme des Centres de Recherche :

A Romainville, (93) ou à Toulouse (31). SANOFI supprime des axes de recherche comme celui des anti-infectieux au moment où la résistance croissante aux antibiotiques rend possible une crise sanitaire mondiale. Par ses choix, SANOFI menace l’indépendance médicamenteuse de notre pays : en effet, en 2019, ne restent en France, que 4 Centres de Recherche sur les 15 en activité en 2001. Sur la vingtaine d’Axes de Recherche ainsi décimés, il n’en resterait qu’un seul (Oncologie). En une année, 5 plans sociaux successifs ont effacé 1500 emplois. Du coup, il ne reste, en R&D que 3.500 CDI, sur les 6300 de 2008. L‘hécatombe n’a pas empêché SANOFI de toucher environ 130M€/an au titre du Crédit Impôt Recherche : ces 130 M€ représentent le coût de la destruction, cette année, d’un bâtiment et de son matériel entièrement neufs, à Montpellier, avant d’avoir servi une seule minute. Destruction donc entièrement subventionnée.

SANOFI EXTERNALISE la fabrication de nombreuses molécules très  diversifiées. SANOFI veut ignorer que c’est la Sécurité Sociale en remboursant les médicaments dont, entr’autres, la Cortisone, qui a permis la croissance de cette entreprise, grâce au développement des soins de Santé depuis 1946.  SANOFI feint d’ignorer que ce sont ses chercheurs, ses techniciens qui ont assuré sa dimension économique et sa valeur scientifique. En sacrifiant RECHERCHE et SAVOIR-FAIRE au service du Divin Marché, SANOFI sacrifie l’humain et menace, j’y insiste, l’indépendance médicamenteuse de la France. EXTERNALISATION ET SPECULATION contribuent à la pénurie dans les officines et dans les hôpitaux. Souffrance(s) et mort(s) résultent de cette pénurie organisée dans toute l’Europe qui regarde ailleurs. Vous le savez, mieux que personne, cette pénurie affecte tous les domaines : vaccins, antibiotiques, anti-inflammatoires, anti-parkinsoniens ou anti-diabétiques. Ce bilan complète celui du Médiator, celui de la nouvelle formule du Lévothyrox, celui de la prescription non encadrée, de la Dépakine et celui des flacons de sang contaminés , sciemment vendus en 1989, aux enfants hémophiles irakiens, tous morts aujourd’hui.

Pour conclure :

Le médicament ne peut pas être un bien marchand comme les autres : il doit être libre de droits exclusifs. Il doit être pensé comme un Bien Commun, accessible au plus grand nombre. Il ne peut pas être source de profit pour quelques acteurs capitalistes. Le médicament doit sortir des règles de l’OMC, la notion de propriété intellectuelle appliquée aux  Brevets doit être revue pour changer de paradigme, pour que les intérêts humains majeurs en matière de Santé soient pris en compte.

L’INDUSTRIE PHARMACEUTIQUE DOIT REVENIR A CE QU’ELLE DOIT ÊTRE : UNE INDUSTRIE AU SERVICE DE LA SANTE PUBLIQUE AVEC UNE APPROPRIATION ACTIVE PAR LES CITOYEN(NE)S et LA MAÎTRISE PAR CEUX-CI, DES CHOIX ET ORIENTATIONS DES LABORATOIRES. Nous proposons que soit mis en place des partenariats entre société civile, citoyen(ne)s, élu(e)s, centrés sur les exigences sociales, animés par tous ceux et celles qui se battent et s’inscrivent dans le mouvement de la société.

   Ces CHOIX DOIVENT ÊTRE SOUTENUS PAR UNE VOLONTE POLITIQUE INSTITUTIONNELLE FORTE.

 Mesdames, messieurs je vous remercie au nom de notre Collectif et des centaines de co-signataires du Manifeste

Intervention de M. Morereau, au nom du groupe.

 

 

TRIBUNE: La santé tuée par la finance

Orientation générale des politiques industrielles dans le secteur santé

D’après le contrat de filière des Industries et Technologies de Santé, le discours officiel des acteurs de la santé publique (1) affirme que les Industries de Santé représentent une valeur ajoutée économique et sociale considérable pour la France, comme sources d’innovation, de croissance et de compétitivité. Si le document détaille soigneusement en quoi les « projets structurants » présentés créent une valeur économique, mettant en avant les 90 milliards de chiffre d’affaires et les 35,6 milliards d’euros provenant de l’exportation, la valeur ajoutée sociale est à peine mentionnée dans l’introduction, et les besoins de santé des populations complètement oubliés.

En juillet 2018, lors du Conseil économique des Produits de Santé (CEPS), le gouvernement a garanti aux plus grands groupes pharmaceutiques une croissance de 3 % de leur chiffre d’affaires sur les molécules innovantes. En 2019, plus de 600 millions d’euros de Crédit d’Impôt Recherche sont alloués aux industriels privés au titre de la recherche pour la santé. C’est dire comme il fait bon investir dans l’hexagone en matière d’industrie pharmaceutique.

Le cas Sanofi

Dernière multinationale d’origine française, fleuron de la recherche pharmaceutique française, Sanofi dit vouloir bâtir une compétence scientifique forteet un portefeuille de molécules en interne, qui mèneraient au développement de médicaments les plus innovants pour les patients. Dans le même temps, on assiste depuis 20 ans à une réduction impressionnante de la diversité de ses activités de recherche et de production.

Les arguments avancés par la direction de Sanofi pour étayer sa stratégie sont ceux communs à tous les décideurs, des industriels aux politiques : la nécessité de « s’adapter » à la mondialisation au nom du profit financier.

Une entreprise privée florissante…

 4egroupe pharmaceutique mondial, avec plus de 100 000 collaborateurs dans le monde, Sanofi a généré 35 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2018 et engrangé 6,8 milliards d’euros de bénéfice net. Le groupe affiche une marge nette de 20 % sur les ventes et consacre chaque année entre 5 et 6 milliards d’euros à rémunérer ses actionnaires : palmarès de nature à faire pâlir bien des industriels.

2,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires et plus de 15 % de croissance ont été réalisés l’an dernier en Chine, devenu le deuxième marché mondial du groupe français derrière les Etats-Unis et devant la France, marché stratégique de premier plan pour l’entreprise tricolore.

 …bénéficiant en outre des deniers publics

 Chaque année, depuis dix ans, l’entreprise pharmaceutique Sanofi perçoit de l’État entre 120 et 140 millions d’euros via le Crédit Impôt Recherche (CIR de 130 millions en 2018).

Sanofi est partie prenante du programme gouvernemental «Technologies de Rupture dans la Bioproduction»(2), qui vise à développer des technologies nouvelles dans le domaine du développement biologique et de la bio-production. 800 millions sont alloués à ce programme par l’Etat : Sanofi recevra sa part.

Et pourtant  

 En 20 ans, le fleuron de l’industrie pharmaceutique française a été presque entièrement démantelé. De fusion-acquisition en OPA puis de plans d’économie en plans de restructuration, les centres de recherche pharmaceutiques des différentes entreprises  absorbées par le groupe au fil des années : Roussel-Uclaf, Rhône-Poulenc, Delagrange, Delalande, Synthélabo, Sanofi … sont en voie d’extinction irréversible.

De 15 centres de recherche, il y a 20 ans, il n’en reste plus que 4. De la vingtaine d’axes de recherche travaillés, il n’en resterait qu’un seul réellement travaillé en France (oncologie et immuno-oncologie). Des 6300 CDI français travaillant dans Sanofi en R&D en 2008 il n’en resterait au mieux que 3500 avec le dernier plan annoncé en juin (3). En un an, dans les différentes activités du groupe, 5 plans sociaux se sont succédé, entraînant la suppression de plus de 1500 emplois.

Au-delà des licenciements

 Pour 2020, le budget prévisionnel de la R&D est en baisse de 4 % par rapport à l’année 2019. La décision d’abandon de certains axes de recherche ou l’externalisation d’activités entraînent non seulement la fermeture de sites mais aussi, parfois, la destruction de l’outil  industriel, notamment à Montpellier, où le pilote de développement chimique a été rasé sans avoir jamais été utilisé : perte sèche d’un investissement  de 120 M€.

Plus grave encore : cette débandade cause des pertes de savoirs et de compétences difficilement rattrapables.

Ces choix posent un double questionnement quant aux stratégies mises en œuvre pour «bâtir une compétence scientifique forte » et quant à l’usage fait de l’argent public. Comment tolérer que le CIR soit clairement utilisé par Sanofi pour financer les plans de restructuration et non pour développer la recherche et l’emploi scientifiques ?

La perte des savoir-faire et du patrimoine de la recherche

 Les restructurations, les fermetures de centres de recherche, les suppressions d’emplois se font sans transfert des savoir-faire : soit, dans le « meilleur » des cas, les compétences restantes sont déplacées vers d’autres lieux, avec nécessité de reconstruction, soit elles sont transférées sur d’autres activités de recherche, avec nécessité de tout réapprendre, avec des budgets de formation limités. Quelques exemples : recherche anti-infectieuse antibactérienne, antifongique, antivirale abandonnée en 2002 en région parisienne, réimplantée en 2008 à Toulouse, puis transférée à Lyon en 2015 suite au désengagement total de Sanofi du site de Toulouse, pour être bradée à Evotec en 2018 ; en cardiologie, recherche abandonnée en 2010, puis reprise en 2015 et arrêtée en 2019 faute d’avoir conquis le marché américain, le plus rentable ; en immunologie : recherche abandonnée en 2010 à Montpellier, reprise à Vitry, sans transfert d’expertise.

Des activités essentielles dans le développement d’un médicament : développement chimique, études de toxicologie réglementaires BPL, pharmacovigilance, ainsi qu’une partie du département des sciences translationnelles (4)… sont sous-traitées ou externalisées, laissant échapper du même coup les compétences internes du groupe  – et conduisant à la fermeture d’un site de recherche, celui d’Alfortville..

 La perte d’axes de recherche indispensables

 Sont abandonnées les recherches sur de nouveaux antibiotiques pour combattre les maladies infectieuses, alors que les résistances aux bactéries deviennent une grave menace pesant sur la santé mondiale. Egalement abandonnées les recherches sur l’insuffisance cardiaque, sur la maladie d’Alzheimer et bientôt celle de Parkinson, où les besoins thérapeutiques sont pourtant très criants, et aussi les recherchesconcernant les pathologies endocriniennes et métaboliques, ou encore des maladies qui sont de véritables fléaux en Afrique.

Un tel gâchis est la conséquence des plans d’économie successifs et de stratégies à court terme adoptées en fonction des marchés financièrement les plus avantageux. Sanofi se vante de la 25ème année consécutive de l’augmentation de son dividende, obtenue en sacrifiant ses forces internes.

Seuls restent les axes de recherches financièrement ultra-rentables

 La Direction de Sanofi entend se concentrer en France sur les maladies chroniques, qui génèrent 80% des dépenses de santé mondiales, en particulier sur l’axe oncologie et immuno-oncologie, où la perspective financière est la plus élevée : le marché de la cancérologie croît de 10 % par an et pourrait atteindre 200 milliards de dollars en 2022.

Le portefeuille de R&D est orienté vers toujours plus de molécules biologiques (anticorps), celles-ci étant des plus rentables financièrement … mais ne permettant pas à terme de traiter toutes les pathologies.Stratégie qui pose la question, entre autres, du devenir de l’outil industriel orienté vers la production de principes actifs d’origine chimique.

L’axe des vaccins, hautement rentable, est conservé : support essentiel de la prévention, le vaccin reste cependant destiné aux pays dits riches, et inaccessible pour nombre de  populations les plus démunies, les plus directement concernées.

Conséquences

La grande majorité des autres groupes pharmaceutiques appliquent la même stratégie, à savoir la focalisation sur les maladies où la rentabilité est la plus élevée. La compétition va être féroce et la réduction des axes de recherche et de production est suicidaire pour le potentiel scientifique et industriel de Sanofi en France.

Ainsi Sanofi, comme les autres grands labos, se désengage de la production des principes actifs de médicaments essentiels, d’intérêt thérapeutique majeur, jugés moins rentables, avec pour conséquence la multiplication des ruptures (corticoïdes, antibiotiques…).

Cette stratégie à court terme, dictée par des intérêts exclusivement financiers, a déjà une incidence sur l’accès aux médicaments, trop chers ou manquants, pour une partie de la population, et aura un impact à long terme sur le développement de médicaments indispensables, notamment en cas d’épidémie ou pour soigner les nouvelles maladies d’origine environnementale.

L’abandon de la recherche et du développement de médicaments pour les pathologies considérées comme « non ou peu rentables » par les industriels fait que certaines maladies ne pourront bientôt plus être soignées.

Ainsi une partie de l’humanité est-elle sciemment condamnée…

Pouvons-nous rester spectateurs de cette entreprise de destruction ? Il est grand temps, pour les citoyens et les pouvoirs publics, d’arracher la chaîne du médicament, de la recherche à la mise à disposition de patients, à l’emprise mortifère de la finance, pour la reconstruire dans des pratiques respectueuses du partage des savoirs et du droit de tous les humains à la santé. L’enjeu est la survie de l’humanité.

Signé : Manifeste pour une appropriation sociale du médicament

www.medicament-bien-commun.org

(1) d’après le dossier de presse « signature du contrat de filière des Industries et Technologies de Santé » – Conseil national de l’industrie – 4 février 2019

(2)  La tribune ; Plan Deep Tech – Sylvain Rolland ;  30/01/2019

(3) le 19 juin 2019, le groupe pharmaceutique a annoncé la suppression de 466 de postes en France et en Allemagne dans son organisation de recherche & développement, dont 299 postes sur les sites de Vitry/Alfortville dans le Val-de-Marne, et celui de Chilly-Mazarin dans l’Essonne.

 (4)  Sciences translationnelles : discipline scientifique émergente de développement d’applications cliniques pour aider à la validation d’un médicament à partir de candidats médicaments.

 

 

CONTRETEMPS N°42 DOSSIER: Le médicament un bien commun!

Dans le domaine du médicament et de la santé, périodiquement des scandales éclatent dans le champ médiatique, voire judiciaire…
Aujourd’hui il s’agit de la pénurie de certains médicaments : des patients se voient privés de plusieurs remèdes vitaux (ces cas ont été multipliés par 12 depuis 10 ans!
Comment expliquer cela, alors que les grands groupes pharmaceutiques sont parmi les plus puissants de l’économie mondiale et génèrent des profits faramineux?
Quelles relations, trop souvent occultées, avec les choix stratégiques des directions et des actionnaires de Big pharma?

Tout le dossier: www.lesdossiers-contretemps.org

SOMMAIRE

Danielle Montel, Francis Sitel, À votre santé !
Manifeste Pour une appropriation sociale du médicament
Daniel Vergnaud, Libérer le médicament du brevet
et de la domination des Big Pharma
Éliane Mandine et Thierry Bodin, Recherche et finance :
une dangereuse liaison
Eliane Mandine et Thierry Bodin, Prix du médicament :
distinguer le vrai du faux !
Éliane Mandine, Les génériques : médicaments non-brevetés
ou médicaments low cost ?
Annick Lacour, Essais cliniques et pharmacovigilance
Michel Mourereau, Le sang humain n’est pas une marchandise…
Thierry Bodin et Bernard Dubois, Ruptures de médicaments
et de vaccins
Emmanuel (Manolis) Kosadinos, La marchandisation du cerveau
Didier Lambert, co-président de E3M, La controverse
sur l’aluminium vaccinal. Un exemple de la mise sous influence
par l’industrie pharmaceutique du domaine public
Pascale Brudon, Le médicament dans la mondialisation :
40 ans de luttes
Fabien Cohen, Entre enjeux économiques et enjeux de santé publique.
L’Europe et le médicament

Sanofi: déclaration des élus du comité d’entreprise européen

2 juillet 2019

Après des centaines de postes supprimés en Europe par les plans de restructuration des activités industrielles, commerciales et fonctions supports en cours : Convergence, Horizon 2020, SCCOPE, la Direction du Groupe Sanofi informe le Comité d’Entreprise Européen d’un nouveau projet d’organisation de la Recherche & Développement en Europe. La Direction justifie la restructuration de son activité de recherche et développement comme un «recentrage de ses efforts d’innovation vers ses aires thérapeutiques les plus stratégiques».
En 20 ans, ce qui constituait le fleuron de la recherche pharmaceutique française et européenne (Hoechst, Roussel-Uclaf, Rhône-Poulenc, Aventis, Sanofi, Synthélabo, Delagrange, Delalande, Zentiva, Chinoin,…) a été presque entièrement démantelé.

En France, de 17 centres de R&D il y a 20 ans, il n’en reste plus que 5. Par rapport aux multiples axes de recherche qui étaient travaillés en France, il n’en resterait plus que trois : oncologie, immuno-oncologie et vaccins. L’Allemagne connaît une situation comparable à celle de la France, alors qu’en Hongrie, Italie, Espagne et Royaume-Uni, les activités de R&D ont totalement disparu.
Voici quelques exemples récents des orientations dites «stratégiques» de Sanofi qui s’accompagnent de suppressions d’emplois et de perte d’expertises :
° Novembre 2018 : une réorganisation est annoncée dans les fonctions commerciales en Italie : 75 postes supprimés.
° Décembre 2018 : une réorganisation est annoncée dans les fonctions support: 700 postes supprimés en France, 142 en Allemagne.
° Décembre 2018 : un projet de transfert de salariés vers le sous-traitant informatique Cognizant est annoncé dans certains métiers de l’informatique : 80 postes supprimés en France.
° Mars 2019 : une réorganisation est annoncée dans les fonctions commerciales : 640 postes supprimés en Europe, principalement en France et en Allemagne.
° Mars 2019 : une réorganisation est annoncée dans la Supply Chain : 100 postes supprimés en Europe.
° Mars 2019 : délocalisation vers Barcelone des fonctions centrales de la Supply Chain : 12 personnes impactées.
° Avril 2019 : délocalisation de certaines fonctions support vers la Hongrie et externalisation.
° Juin 2019 : une réorganisation est annoncée en R&D : 299 postes supprimés en France et 168 en Allemagne.
Rappelons aussi la vente de Zentiva à Advent International avec environ 2500 postes supprimés en Europe au 2ème semestre 2018.
Mais il n’y a pas que des suppressions et des délocalisations, il y a aussi les allers-retours dans les choix des aires thérapeutiques :
A) Recherche Anti-infectieuse Antibactérienne, Antifongique, Antivirale :
– Abandon en 2002 à la suite de l’OPA de Rhône-Poulenc sur Roussel-Uclaf.
– Reprise d’une recherche dans cet axe à Toulouse en 2008 dans Sanofi suite à nos arguments pour développer cet axe répondant à des besoins majeurs dans de nombreux pays.
– Décision de Sanofi de vendre les activités scientifiques de Toulouse en 2013, l’axe anti-infectieux est transféré à Lyon où, affirme la Direction, il y aura des synergies avec Sanofi Pasteur. Environ 80 salariés sont transférés de Toulouse, Montpellier et Vitry en 2014-2015.
– Décision en 2018 de se séparer de cet axe de recherche comprenant une centaine de salariés par une vente à l’entreprise Evotec, avec pour argument que les anti-infectieux ne sont plus une priorité pour Sanofi.
B) Recherche en Diabète et Cardio-Vasculaire :
– Fermée en 2010 à Toulouse.
– Réintroduite en 2015 à Chilly-Mazarin après l’acquisition d’une molécule.
– Abandonnée à nouveau en 2019.
C) Recherche en Neurologie :
– Recentrages sur des maladies neuro-dégénératives rares et abandon de tous les autres axes de recherches.
D) Recherche en Oncologie :
– Arrêt de la recherche à Montpellier en 2010, recentrage uniquement sur Vitry.
– Sanofi annonce vouloir se recentrer sur cet axe en 2019 alors que les expertises de 2010 ont disparu.
Et tout cela se passe dans un Groupe qui a fait en 2018 un chiffre d’affaires de 34,5 milliards d’euros et un bénéfice de 6,8 milliards d’euros, Groupe qui se félicite de sa Responsabilité Sociale d’Entreprise (RSE) !
Ces restructurations sont d’autant plus inacceptables que Sanofi perçoit chaque année entre 120 et 130 millions d’euros de crédit d’impôt du gouvernement français, normalement pour développer la recherche en France et les collaborations en France et en Europe. Où est l’éthique de Sanofi quand cet argent est utilisé pour financer les plans de restructuration et saborder sa R&D?
Outre le côté scandaleux d’un point de vue moral, il est alarmant de constater qu’avec l’externalisation à outrance, Sanofi se met soi-même en danger vis-à-vis du devoir de vigilance.

Nous, élus du Comité d’Entreprise Européen, demandons l’arrêt de ces plans massifs de suppressions de postes et de perte de compétences. Nous considérons que ces orientations stratégiques erratiques menacent sérieusement l’emploi pour l’ensemble des sites et des activités en Europe aussi bien en R&D que dans l’industriel.
Ces désengagements de Sanofi représentent un danger pour notre responsabilité sociale en matière de santé publique.